Ainsi donc, je suis un auteur…

Nous sommes jeudi soir. J’improvise un afterwork rapide à « La Fumisterie, chez Ernest », mon sas de décompression préféré après une journée pénible. Je commande un single malt 14 ans, écossais. Un seul verre, puis je rentre. Je coupe un « Romeo y Julieta » sous la protection d’une grande voile tendue au-dessus de ma tête. Le temps est à l’orage. Mon smartphone vibre. Un regard sur l’écran suffit, je comprends de qui il s’agit. J’inspire, puis j’expire. Je m’assieds avec précaution sur une chaise métallique mouillée et je positionne mes écouteurs Bluetooth sur mes oreilles. Puis, j’ouvre l’email.

Je ne l’attendais pas si tôt le premier diagnostic de mon conseiller littéraire. Il m’a envoyé un fichier audio de 18 minutes et 15 secondes. J’allume mon Cubain avec difficulté. Ma main tremble. La combustion est inégale. J’aspire une bouffée. Je lance la lecture.

Mon conseiller est un ancien éditeur. Il est expérimenté et intransigeant. Son avis sera donc déterminant pour la suite. Dans quelques instants, je vais enfin savoir ce que vaut réellement mon manuscrit. Il est le seul à l’avoir lu.

L’introduction est longue. Sa voix est profonde et grave. J’imagine que tous les écrivains-philosophes doivent avoir un timbre vocal similaire. Il me signale, peut-être avec un soupçon de reproche, que je lui ai envoyé mon manuscrit avant d’avoir fini ma formation. Ça commence mal.

Puis il passe au diagnostic du livre. Il m’explique qu’il va suivre une grille de lecture en dix points pour faire l’évaluation. Il commence par un avis général. Je pose mon cigare, j’avale une gorgée de scotch et je ferme les yeux. Je me laisse transpercé par sa voix.

« Je peux commencer par vous dire que j’ai été assez estomaqué, j’ai été très surpris par la qualité du livre. Je ne sais pas ce que vous avez fait… ce qui vous est arrivé… mais comme vous dites que vous avez passé beaucoup de temps dessus, je veux bien vous croire parce que le livre est assez réussi. »

J’appuie sur pause. Mon échine se raidit. L’humidité orageuse envahit mon regard. Je reviens quinze secondes en arrière et je réécoute ce passage. A-t-il bien utilisé le mot « estomaqué » pour parler de mon roman ? ai-je bien entendu ?

Oui, c’est bien ça. Ainsi donc, je serais un auteur ? Je pense à ces deux années passées, à tous ces sacrifices, à ces périodes de doute intense, de remise en cause permanente de mon texte, à ces moments de solitude profonde, à ces dizaines de chapitres que j’ai réécrites deux ou trois fois pour finir par les supprimer, la mort dans l’âme…

Ainsi donc, je suis un auteur…

7 commentaires sur “Ainsi donc, je suis un auteur…

    1. Mon manuscrit a été retravaillé plusieurs fois depuis, puis diagnostiqué une seconde fois par un autre conseiller littéraire. Il est à présent dans les mains de quelques comités de lecture. Je n’ai plus qu’à attendre et espérer. Mais je sais que la probabilité de trouver un éditeur demeure faible. Je prépare d’ailleurs un article sur le sujet.

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