Le mystère Dyatlov

2 février 2009.

Il ouvrit le coffret en bois de cèdre. Le parfum des feuilles de havane se dissipa. Il choisit avec précaution une vitole courte, un module robusto, qu’il huma aussitôt. Entre ses doigts, le cigare semblait bien conservé, souple en surface et ferme dans sa tripe. Il coupa sa tête avec sa double lame chromée. Puis, il sortit sur le perron de son chalet qui émergeait à la lisière d’une petite forêt. La neige épaisse masquait le relief le plus proche, mais à quelques kilomètres de là, il pouvait contempler les contours du massif alpin. Sa fidèle chienne Alma patientait sous un banc rugueux. Elle appuyait déjà son museau contre sa cuisse tandis que son briquet toastait le pied de son Montecristo. Dès la première bouffée, il se laissa infuser par les saveurs de jeunes bois et de cacao. Il cala son dos sur le dossier du banc et il ferma les yeux pour se concentrer sur le documentaire qu’il venait de visionner sur YouTube et qui relatait une vieille affaire de disparition en Sibérie.
Les effets de sa vitole s’intensifiaient. De sa main gauche, il caressait la fourrure de son husky. Alma vrombissait de plaisirs sous ses doigts. De sa main droite, il pinçait son Montecristo dont il tirait, avec une régularité de métronome, des volutes de fumée bleutées. Le module se laissait consumer avec une bienveillante docilité. L’obscurité s’étendait tout autour de lui. Son esprit se focalisa de nouveau sur l’affaire. Les visages monochromes de ces neuf Soviétiques disparus s’imprimaient encore dans ses pensées. Mais quelle tragédie les avait donc frappées, en plein hiver de l’année 1959, sur le flanc de cette montagne ? Il avait remarqué que l’un d’eux portait le même patronyme que le sien. Un nom aux consonances étrangement françaises. Ce détail l’avait troublé.
La nicotine poursuivit son œuvre d’engourdissement naturel. Il lutta quelques instants pour conserver les yeux ouverts. En vain. Son bassin glissa de quelques centimètres en avant et sa tête bascula dans la direction opposée. Sa main, celle qui tenait son cigare, retomba le long de son corps.

Le songe qui suivit lui donna l’occasion d’être l’unique témoin d’une tragédie d’un autre siècle. Il pouvait même deviner les neuf silhouettes qui dévalaient avec difficultés le flanc d’une montagne. Ils étaient à peine vêtu, sans skis, ni raquettes et la neige était profonde. Nikolaï Vladimirovich Thibeaux cavalait en tête du groupe. Quelques instants plus tôt, en plein blizzard sibérien, ils avaient éventré l’intérieur de leur tente pour échapper à la menace. Ils fuyaient à présent leur bivouac comme des possédés. Les cinq premiers étaient rapidement tombés. Ils n’étaient plus que quatre. Nikolaï était le seul à avoir pu conserver ses bottes. Les autres se précipitaient pieds nus et en sous-vêtements dans la poudreuse. Il entendit Lyudmila Alexandronova Dubinina hurler dans son dos. Il ne se retourna pas. Au loin, dans la nuit sans étoile, il pouvait percevoir la faible lueur d’une lampe, à la lisière d’une petite forêt. Il s’élança dans sa direction. Les cris de Lyuda cessèrent. Le silence. Seul le son de ses propres pas martelait frénétiquement la neige glacée. Il comprit qu’il était le dernier.
Dans sa course effrénée, une de ses bottes resta plantée dans la neige, mais il progressait toujours en direction de la lueur qui avait grossi. Autour d’elle, il découvrit la silhouette d’une cabane en bois, assez large, faite de gros rondins d’arbres qu’il ne connaissait pas. Sur le perron, il pouvait apercevoir un homme et un chien gris tous deux endormis sur un banc. Il cria pour demander de l’aide. Le chien releva la tête. Il cria de nouveau. C’est alors que son corps se propulsa subitement en avant. Puis une masse s’écrasa sur sa colonne et sa nuque. Il lutta dans la neige. La force était incommensurable. Il sentit son crâne se réduire et comprimer son cerveau. Dans le crépitement des craquements d’os, il aperçut une dernière fois l’homme assoupi. La main droite du dormeur rougeoyait.

La brulure le réveilla. Le cigare consumé avait atteint l’épiderme de sa peau avant de glisser sur le plancher. Il parvenait à ouvrir les yeux, mais le reste de son corps demeurait paralysé. Ça recommençait. Le réveil l’avait encore piégé en plein cauchemar. Il pouvait ressentir l’air qui vibrait autour de lui mais seuls ses muscles oculaires demeuraient mobiles. Juste devant lui, à quelques pas seulement, il devina les contours d’une menace indéfinissable et oppressante. Alma gronda un court instant avant de s’enfuir. La présence semblait s’activer en silence sur un pauvre corps dépourvu de tête. Puis, elle s’immobilisa et pivota dans sa direction.

Il n’eut pas le temps de crier.

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