Une forêt dans l’Oural

Steppes de Sibérie, 1959.

L’espace. Une magnifique voûte céleste, tantôt grise, tantôt blanche, surplombant des volumes verdâtres et immenses. Au Nord, la silhouette du mont Ortoten se devinait derrière un filtre de vapeur argenté. Plus proche, la taïga, sombre et menaçante, semblait se resserrer sur elle-même.

Le groupe de randonneurs progressait avec précaution dans la steppe sauvage parmi ses herbes coupantes et élastiques. Après plus d’une heure de marche, ils avaient quitté le lit rassurant de la rivière Lozva et ils s’enfonçaient dans la taïga où les arbres paraissaient moins chétifs. Bien au contraire, ils augmentaient en nombre et en épaisseur.

Nikolaï, comme à son habitude, fermait péniblement la marche. C’était le moins sportif des neuf étudiants. Ce n’était que son deuxième trek. Mais Igor l’avait accepté dans le groupe car mieux que quiconque, il connaissait la steppe. On disait que son père était un ancien communiste français, jeté dans un Goulag au temps des purges staliniennes. Nikolaï serait né dans ce camp de prisonniers. Il aurait passé toute son enfance dans ces contrées désolées avant de rejoindre l’Institut Polytechnique de l’Oural. Il connaissait par cœur toutes les légendes des Mansis, ce peuple nomade qui vivait de la chasse ou de l’élevage des rennes. Il avait passé vingt-deux hivers auprès d’eux, à écouter leurs chamanes chanter au son de la guimbarde sibérienne, à s’effrayer des contes de leurs dieux ouraliens, dans lesquels les humains, les animaux, les végétaux — et même les objets — devisaient d’égal à égal, et d’une même sagesse ancestrale.

Nikolaï pressa le pas pour rattraper la tête du groupe.

– Igor, attends-moi !

Le chef de groupe se retourna. Il ordonna aussitôt une halte.

– On est trop au nord, dit Nikolaï.

– Je sais, mais il faut atteindre le mont Ortoten avant la tombée de la nuit. Il est tard. On va devoir couper par la forêt.

– Ce n’est pas l’itinéraire prévu. J’avais bien précisé ce matin qu’il fallait suivre le cours de la Lozva. C’est ce qu’on avait décidé ensemble.

– Ne t’inquiète pas. On s’adapte juste aux circonstances.

– C’est trop dangereux. Il ne faut pas s’écarter de l’itinéraire… bientôt, on aura perdu tout repère visuel…

– On marche tout droit, répliqua Igor. On traverse la forêt et on bivouaque ce soir sur Ortoten.

Marcher tout droit… c’était donc là le plan ? « Tout… droit… » comme s’il s’agissait d’une simple route de campagne ? Mais il n’en était rien. Dans l’obscurité de la forêt, il n’y a plus de « tout… droit… », il n’y a plus de Nord, ni de Sud, ni d’Ouest, ni d’Est. Les directions n’existent plus. C’est le territoire des loups, des ours et des champignons, des créatures vivantes qui se dirigent à l’odeur et au bruit. Même en marchant pendant des milliers de kilomètres, on ne ressortait pas de la forêt. Jamais. Ses épaisseurs ténébreuses se chargeaient de tout faire disparaitre dans l’humus, entre les sapins recouverts de mousse fétide et les arbres millénaires tombés de leur belle mort et qui prendraient encore quelques autres millénaires à pourrir. Ici, tout finissait par se transformer en compost. C’était le territoire des bêtes qui grouillent dans le sol noir, des larves qui se meuvent sous l’écorce odorante, des champignons qui rendent fous les chamanes. Ce n’était pas un monde fait pour les hommes. C’était la taïga.

– On a une boussole. Impossible de se perdre, surenchérit Igor.

– C’est de la folie…

Oui, c’était une folie de pénétrer dans cette forêt. Dans les profondeurs du territoire de l’innommable. Celui dont on ne prononçait jamais le nom. Pourquoi prendre le risque de mettre de nouveau la lune en colère ? Elle avait déjà été furieuse, la lune. Elle n’aimait pas qu’on se moque d’elle, la lune. Elle était impulsive, la lune. Elle rugissait, elle descendait dans la taïga, dans l’espace entre les deux mondes et puis elle cherchait, la lune. Et elle trouvait, la lune. Et elle dévorait les enfants, la lune. Et elle prenait différentes formes, la lune. Seule la lune savait qui était Kul’otyr, la divinité des profondeurs, qui savait réveiller les menkvs et ses forces obscures.

– C’est de la folie, répéta Nikolaï.

Igor répondit par un sourire. Il décida d’abréger la pause et le groupe reprit sa marche en avant. Seul Nikolaï demeurait immobile. Il ne se releva pas avec eux. Il observait ses compagnons s’enfoncer dans les ténèbres. Mais comment leur faire comprendre, à ces Soviétiques, qu’ici les arbres devaient se cacher devant le passage de Kul’otyr ? Comment leur faire comprendre, à ces jeunes étudiants sans croyance, que même les pierres moussues de la forêt se prosternaient devant l’innommable ?  Ils ne comprendraient pas… ils finiraient par se moquer de lui et de ses superstitions chamaniques. À cette époque, rien n’était plus inconscient qu’une âme soviétique dans les forêts de l’Oural. Rien…

Il finit par reprendre la route, esseulé, le long de la rivière, à la lisière de la forêt, pestant contre ces étudiants inconscients et méprisants, comme tous les Moscovites de leur espèce, qui ne respectaient rien, ni les légendes, ni les mythes. Ni les peurs.

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