Le parcours du combattant

Vingt-quatre années plus tôt, je servais sous les drapeaux en France. Enfin… je faisais un truc à la mode à l’époque. On appelait ça « le service militaire ». Moi j’étais dans l’artillerie. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Mais ça m’amusait de jouer aux petits soldats. Je m’étais rendu compte que la meilleure façon de faire passer ce truc, c’était de prendre tout ça comme un grand jeu. On campait à la belle étoile, comme chez les scouts, et on tirait au Famas sur des cibles en bois. On m’a même donné une médaille pour ça à la fin.

Mais quand même, il y avait un truc que je détestais pendant mes classes, c’était le parcours du combattant. Je me plantais misérablement et très systématiquement sur la planche irlandaise. Ce truc-là, je n’y arrivais vraiment pas. Apparemment, je manquais de technique et de souplesse. J’étais pourtant sportif à l’époque, je courais douze kilomètres tous les soirs (pour mon plaisir, si si…) et j’adorais les marches forcées de nuit avec paquetage complet et rangers cirés (rappelez-vous, on jouait à la guerre). L’endurance, ça a toujours été mon truc. Mais cette putain de planchette irlandaise… ça… je n’ai jamais réussi. Jamais.

En écrivant mon premier roman, je ne pensais pas que j’allais me retrouver, vingt-quatre années plus tard, devant une nouvelle « fucking Irish board ». Vraiment pas. La page blanche ? Connais pas. La volonté ? C’est mon point fort. Découragements, fatigues, doutes ? Bien sûr… comme tous les auteurs… mais ça finit toujours par passer et j’avance. Toujours. Jusqu’au prochain obstacle.

Puis un jour, mon premier roman semblait fini et il fallait lui trouver un éditeur. On m’avait pourtant prévenu : la recherche d’un éditeur, c’est une sinécure sans nom. C’est d’autant plus vrai lorsqu’on ne connait personne dans le milieu. Mais ça ne me faisait pas peur. J’avais quand même fait le plus dur en terminant mon roman. Je parviendrais bien à convaincre un éditeur. Je pensais la même chose lorsque je me suis retrouvé, pour la première fois, devant une putain de planche irlandaise…

Le 7 juillet dernier, j’ai donc envoyé mon manuscrit par email à 13 éditeurs qui acceptaient les versions numériques. Le 11 juillet, je l’ai ensuite envoyé par la Poste à 11 autres éditeurs qui n’acceptaient que du papier. Il suffisait ensuite d’attendre gentiment. Tout ça me paraissait très simple, finalement.

Un mois plus tard, premier bilan : sur les 24 éditeurs contactés, seules trois grandes maisons d’édition avaient répondu. Trois refus types non argumentés. Chose étrange, ces trois éditeurs avaient envoyé leur réponse par email très rapidement (deux semaines après réception du manuscrit) et à une heure précise toute ronde : 10 h. J’ai tout de suite soupçonné un vilain script automatique en PHP. Bref, ils proposaient quand même une « alternative » en passant par l’autoédition avec Librinova ou Nouvelles Plumes. Ainsi, pour faire passer la pilule, ces trois grandes maisons incitent leurs écrivaillons recalés à passer par l’autopublication. On croit rêver…

Aucune réponse des 21 autres éditeurs. Normal, me disais-je alors. Je savais que le processus de sélection des manuscrits était très très long (deux mois pour les plus rapides à six mois, voir un an, pour les moins organisés). Rien de surprenant donc. Surtout en période estivale. Optimiste, j’imaginais que mon manuscrit passait de main en main dans différents comités de lecture…

Aout 2018. Photo trouvée sur la page Facebook d’une grande maison d’édition parisienne. Les manuscrits non lus s’empilent dans leurs bureaux. Le mien se trouve tout en bas de la première pile au premier plan (je crois le reconnaitre à sa reliure très singulière « made in Swiss »). Plus de 95 % de ces manuscrits ne parviendront jamais jusqu’au comité de lecture. Je ne sais toujours pas ce qu’il est advenu du mien…

En septembre dernier, je commence par perdre patience. On m’a alors conseillé de contacter beaucoup plus d’éditeurs que je ne l’ai fait. J’envoie donc mon manuscrit à des moyennes et petites maisons. La lecture de certains forums dédiés aux auteurs ne m’a pas redonné confiance. Il semblerait que la probabilité de se faire éditer par une grande maison pour un auteur débutant francophone soit quasiment nulle. Surtout si le manuscrit ne bénéficie d’aucun soutien bienveillant (une formule plus élégante pour décrire « un piston »). J’ai donc envoyé mon fichier PDF/Word à une dizaine d’éditeurs indépendants bien ciblée. J’ai aussi appris que la taille d’une maison d’édition ne comptait pas tant que ça pour le succès d’un roman (demandez à Joël Dicker). Beaucoup de primo auteur ne dépasse pas les 300 exemplaires vendus, même chez « Galligrasseuil ». Le plus important, après la qualité d’un récit, c’est la motivation et la disponibilité de l’auteur lors de la parution de son livre. Ça me va.

Durant les semaines qui suivent, les lettres de refus s’accumulent. Heureusement, le travail préparatoire de mon second roman accapare toutes mes pensées. Par dérision, je cloue ces lettres sur une planche en bois (pas irlandaise cette fois-ci, mais suédoise). J’ai lu que Stephen King faisait de même lorsque, jeune auteur inconnu, il recevait des lettres de refus. Il parait même que son clou était rapidement devenu trop court…

Sur les conseils d’un ancien directeur de collection, je décide d’envoyer mon manuscrit à des agents littéraires. Je cible quatre agences : Anna Jarota Agency, David Camus, l’Agence des livres électriques et CGR. Sans trop y croire, je leur envoie mon manuscrit. David Camus est le premier à me répondre, le jour même (un dimanche !) et il m’annonce qu’il ne prend plus aucune nouvelle représentation. Quelques jours plus tard, l’Agence des livres électriques accuse réception de mon manuscrit. Ils vont l’étudier et ils me répondront dans quelques mois. Mais je pense que c’est peine perdue. Pas de nouvelles des deux autres agences. Sur le site d’Anna Jarota, je lis :

« […] nous ne prenons que peu de nouvelles représentations […] nous recherchons plus particulièrement des auteurs passionnés par l’écriture, ayant une parfaite maîtrise de la langue, un style littéraire original, qui apportent une “nouvelle pierre à l’édifice” et qui ont un don narratif. »

Fin octobre, enfin une bonne nouvelle. Un éditeur me propose un contrat. Je déchante rapidement : il s’agissait d’un contrat à compte d’auteur habilement déguisé. Puis un second éditeur, un vrai cette fois-ci, me contacte. Il m’envoie le contrat par email. Ma joie est là aussi de courte durée : les conditions contractuelles sont inacceptables. Je cherche des informations sur Internet (je sais, j’aurai dû le faire plus tôt) et je m’aperçois que la maison en question a très mauvaise réputation. Nouvel échec.

Fucking Irish board… (j’ai l’impression d’être moins vulgaire quand je jure en anglais)

Je comprends aussi que le marché du livre est en pleine crise. Peu d’auteurs parviennent à vivre de leur passion. La grogne règne (#payetonauteur) et de plus en plus d’auteurs publiés tentent l’aventure de l’indépendance ou de l’hybride pour « survivre ». Samantha Bailly est littéralement défoncée sur Facebook lorsqu’elle annonce que son prochain roman sera autoédité sur Amazon Kindle. J’observe ce mouvement de loin, bien à l’abri dans mon bunker helvète et derrière mon compte Twitter. Je me dis que j’ai beaucoup de chance d’être développeur…

En revanche, je ne sais plus trop quoi faire de mon manuscrit. Avant de l’envoyer à des éditeurs, je l’avais fait diagnostiquer par trois conseillers littéraires, dont un ancien éditeur et un ancien directeur de collection d’une grande maison. Le but de cet « audit » était de cerner tous les défauts d’un manuscrit aspirant à l’édition, puis de le corriger avant de l’envoyer. Je ne vous ferai pas l’injure de la fausse modestie, les trois conseillers étaient unanimes : mon manuscrit est bon. Le premier s’est même dit « estomaqué » par sa qualité. Le second et le troisième ont confirmé l’avis du premier avec un peu plus de nuance. Mais voilà, la personne à convaincre au final, c’est le lecteur. Et sans éditeur, il n’y a pas de publication, et sans publication, il n’y a pas de lecteur…

Novembre 2018. Les lettres de refus s’empilent sur mon clou. Maintenant c’est certain, je suis tombé sur une nouvelle planche irlandaise. Il s’avère qu’il est aujourd’hui plus difficile de trouver un éditeur que d’écrire un roman de 300 pages. Pendant une brève période, je songe même à laisser tomber et à concentrer toute mon énergie sur mon second livre. Je pense quand même pour la première fois à l’autoédition. Je me renseigne. Je tombe sur l’ébauche de la charte des auteurs indépendants. J’en parle à mon conseiller littéraire qui me répond : « pour que les auteurs indépendants accèdent à une vraie légitimité, il faut que leurs livres soient deux fois meilleurs que ceux des éditeurs traditionnels. » Cette réponse me galvanise. Qu’à cela ne tienne, je vais me battre pour faire exister mon roman et l’améliorer. Il sera meilleur que certains romans fadasses et sans originalités publiés chez ceux qui m’ont refusé ! J’engage une phase de réécriture profonde et je lance le processus de création d’une couverture. Je suis gonflé à bloc. Je réécris intégralement mon premier chapitre. Objectif : publication pour le premier semestre 2019. Je suis enfin (re) lancé.

Quelques jours plus tard, l’agence Anna Jarota me contacte. Après deux mois, je les avais complètement oubliés. Ils « s’intéressent beaucoup » à mon manuscrit. Ils me demandent de patienter encore une semaine, mon roman est entre les mains de la directrice de l’agence. Je ne sais pas trop quoi répondre… ils me relancent la semaine suivante « nous sommes vraiment intéressés par votre manuscrit. » Ils me précisent que la prochaine étape avec eux sera un travail de correction. Je suis trop expérimenté pour jubiler, alors je prends mon temps pour réfléchir.

Puis la semaine suivante, nouveau rebondissement. Une maison d’édition me contacte elle aussi. Cet éditeur avait attiré mon attention, notamment pour leur nouvelle collection « suspense » et je leur avais envoyé un PDF. J’avais déjà lu un de leur roman et je l’avais apprécié pour le style de l’auteure. Je discute au téléphone avec l’éditrice. J’ai un bon feeling avec cette personne. Elle parait enthousiaste et motivée. Elle me demande si j’ai déjà publié mon livre avec un autre éditeur (elle lit mon blog). Je réponds que j’ai sur mon bureau un contrat que je ne vais pas signer et que je songe sérieusement à l’autoédition. Je précise que je reste ouvert à une autre alternative. Elle enchaine et m’explique très clairement leurs conditions, leurs diffuseurs, leurs distributeurs, la promotion, etc. En plus, elle aime bien la couverture actuelle du roman et elle veut la conserver. Cette fois-ci, je jubile vraiment, mais j’essaye de ne pas trop le montrer. Il me semble quand même l’avoir « beaucoup remercié » deux fois avant de raccrocher. Tant pis. De toute façon, elle lit mon blog. Je réceptionne le contrat le jour même par email, je le parcours rapidement. Tout me semble correct, j’ai très envie de leur répondre « OK », mais je décide de prendre le weekend pour bien réfléchir.

Je ne sais pas encore ce que je vais faire. J’ai peut-être enfin vaincu « le syndrome de la planche irlandaise ». Mais voilà, il me reste un dernier syndrome à vaincre… celui « de l’imposteur ». Jamais entendu parler ? Je vais vous expliquer. 

Vingt-trois années plus tôt, je cherchais un travail dans… (à suivre…)

4 commentaires sur “Le parcours du combattant

    1. Oui, je pense que tu sais peut-être de quoi je parle avec ce syndrome de l’imposteur. Pour publier, il faut aussi se sentir « légitime ». Il m’a fallu des années pour franchir le pas. Mais je te rassure, ça va mieux aujourd’hui 😉

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