Carnet d'écriture d'un thriller

Thriller : genre artistique utilisant le suspense et la tension narrative pour provoquer chez le lecteur une excitation ou une appréhension

« In America, you call this man Hitch. In France, we call him Monsieur Hitchcock. »
« En Amérique, vous respectez les films d’Hitchcock parce qu’il filme les scènes d’amour comme des scènes de meurtres. En France, nous le respectons parce qu’il filme les scènes de meurtre comme des scènes d’amour ».

François Truffaut, 1979, lors d’une cérémonie de l’American Film Institute en hommage à Monsieur Hitchcock

Sir Alfred Hitchcock, bien que physiquement présent lors de cette cérémonie, était déjà gravement malade et un peu intellectuellement absent. Il décédera quelques mois plus tard. La maitresse de cérémonie, la toujours sublime Ingrid Bergman, elle-même atteinte d’un cancer, déclara ce soir-là en coulisse : « mais pourquoi organisent-ils toujours ce genre de cérémonie quand il est déjà trop tard… ? »

Je m’interroge depuis quelques années sur mes sources d’inspiration. Pourquoi suis-je passionné par l’écriture des histoires à suspense ? Ce qu’on appelle vulgairement des « thrillers »…

Sans aucun doute, je dois un peu de cette passion à Monsieur Hitchcock. J’ai très tôt, dès l’enfance, été marqué par le génie de cet homme. Certain de ses films (en particulier Psycho et The birds), je les ai découverts tardivement, à la fin de l’adolescence, car ils étaient encore considérés comme des films « d’horreur », même dans les années 80. D’autres, je les ai découverts encore plus tardivement, car mes gouts de jeune homme ne se sont affermis qu’avec le temps (je pense en particulier à Vertigo [Sueurs froides], un véritable chef-d’œuvre que je ne me lasse pas de voir et revoir).

Mais étrangement, au tout début de mon histoire avec le « Doctor Hitchcock », cet homme était pour moi surtout « Mister Hitch » :

Je suis né dans les années 70 et pour moi, Hitchcock, avant même d’être un cinéaste de génie, c’était avant tout une certaine littérature… d’un genre discutable. Mon père admirait beaucoup « Mister Hitch » et il collectionnait tous les livres de poche « Alfred Hitchcock présente ». Dans mon esprit d’adolescent peu cultivé, Hitchcock était donc avant tout le diffuseur de recueils de nouvelles « d’horreur » que je lisais en cachette. Je n’ai pas relu ces livres depuis mon adolescence. Je crois cependant qu’ils n’étaient pas trop mal écrits. D’après mes souvenirs, leurs textes me semblaient meilleurs que leurs couvertures vulgaires. L’ambition de cette collection curieuse était de faire frissonner les lecteurs. En vérité, il n’y avait rien d’horrifique dans ces nouvelles. Mais « Mister Hitch » n’était pas seulement un cinéaste de génie, il était aussi un publicitaire qui comprenait son époque et il aimait brouiller son image, parfois à ses propres dépends.

Certaines de ces nouvelles furent adaptées pour la télévision dans une série qui me fascinait alors :

Il existait donc deux facettes du même personnage : « Doctor Hitchcock » et « Mister Hitch ».

Hitchcock et Truffaut

Au 20e siècle, Hitchcock était considéré, à juste titre, comme le maitre du suspense et du thriller. Il n’a pas inventé le genre (l’Odyssée d’Homère était déjà un formidable thriller), mais il l’a en quelque sorte « codifié » en posant certaines de ses bases. Les conventions qu’il a alors établies restent encore pertinentes aujourd’hui. Mais je n’ai découvert le génie du « docteur Hitchcock » que tardivement, par l’intermédiaire d’un autre cinéaste, François Truffaut, et de sa plus grande œuvre : le fameux « Hitchbook ».

Ce livre est tout simplement le plus grand ouvrage jamais écrit sur le cinéma. Voilà, c’est dit.

Je proclame ceci d’un ton péremptoire, tout en sachant que je ne suis pas un expert dans ce domaine, loin de là. Je suis cinéphile, mais ma culture en la matière se limite à l’amateurisme passionné. Pourtant, je suis sidéré par le génie des films d’Hitchcock, que je redécouvre petit à petit avec le temps et je lui dois bien aujourd’hui ma passion pour l’écriture. Je suis certes admiratif de sa technique avant-gardiste et novatrice — expérimentale parfois — mais surtout de cette nécessité impérieuse qui motivait chacun de ses films : transporter ses spectateurs à travers des « montagnes russes » émotionnelles. Pour moi, le cinéma, ou la littérature, dois tendre vers cet objectif ultime : utiliser l’émotion des spectateurs/lecteurs pour les manipuler dans un univers improbable. Mais Hitchcock c’était aussi un style propre, particulier, reconnaissable. Il est né avec le cinéma. Ses premiers films oubliés aujourd’hui étaient des films muets. Il exprimait donc depuis le début la quintessence de son art.

Je suis infiniment reconnaissant à Truffaut d’avoir écrit ce livre en 1962, publié une première fois en 1966, puis réédité en 1983. Il disait qu’il n’en était pas l’auteur, mais l’initiateur. C’est certainement vrai. Ce livre se lit comme un « cookbook » avec des recettes techniques sur le cinéma. Il s’agit en fait de 16 chapitres d’entretiens entre deux cinéastes qui s’estimaient. Truffaut était un fervent admirateur d’Hitchcock et il tenait, avec ce livre, à redresser la réputation de cet homme, injustement méprisé aux États-Unis par les critiques qui le considéraient plus comme un amuseur que comme un véritable artiste. Truffaut voulait rendre justice à Hitchcock, qui, « avant d’aimer le cinéma, aimait la pellicule ». Et c’était tellement vrai.

Je connaissais le « Hitchbook » depuis plusieurs années, mais je ne me l’étais jamais procuré. C’était pour moi une espèce de « Necronomicon », un livre interdit, réservé aux pures cinéastes. Pourtant, j’en avais quand même lu quelques extraits et surtout j’avais écouté des passages extraordinaires de ces entretiens entre le maitre et son disciple :

J’étais littéralement fasciné par leurs conversations. Celles qui s’articulaient autour du scénario m’intéressaient plus que les autres, car je les trouvais très inspirantes pour la construction de la structure de mes romans. Mais le reste, sur la technique cinématographique, comme le positionnement des caméras ou les « trucages » inventifs de l’époque, était tout autant fascinant. Je note d’ailleurs que le terme « trucage » a disparu, on ne parle plus que « d’effets spéciaux ou numériques » aujourd’hui.

Les discussions qui s’articulaient aussi autour des comédiens, de leur jeu d’acteur et de leur personnalité de diva étaient passionnantes, inspirantes parfois, pour la construction de mes propres personnages. Les anecdotes étaient nombreuses et succulentes. Mais ce qui me plaisait le plus dans ses bobines enregistrées en 1962, c’était de me retrouver dans la position d’un « voyeur », une espèce de voyageur dans le temps, explorant un autre siècle, un autre lieu, comme un intrus invisible et sournoisement infiltré entre deux artistes de génie, volant ici et là leurs secrets les plus intimes.

Cependant, il me tardait de posséder le livre « Hitchcock/Truffaut, édition définitive » dont la seconde édition a été publiée en 1983, quelques mois avant le décès surprenant de Truffaut qui n’avait alors que 52 ans. Je vis encore cette disparition précoce comme une terrible injustice. Je lui suis tellement reconnaissant d’être l’initiateur de ce « Hitchbook » qui a non seulement redressé la réputation d’Hitchcock dans le monde (et surtout aux États-Unis), mais qui participe encore aujourd’hui à ma passion pour l’écriture d’histoire à suspense.
Ce livre n’est pas facile à trouver, même chez votre libraire le plus motivé. De plus, je privilégie la lecture sur liseuse électronique, pour des raisons de confort, et j’appréhendais la lecture d’un si imposant ouvrage. J’avais perdu l’habitude de lire des livres physiquement aussi grands. Je l’ai finalement commandé chez Payot et je l’ai reçu, comme un symbole, la veille de Noël.

Depuis, je ne décroche pas. Je l’ai lu avec une avidité rare et je le relis encore, cherchant ici et là des astuces qui pourraient m’inspirer pour la structure de mon roman en cours de rédaction. À chaque page, je trouve un nouveau sujet de réflexion. Je n’en finis pas de repenser ma structure dramatique. Cet ouvrage est plus instructif et passionnant que l’immense majorité des thrillers publiés de nos jours. Je désespère encore de découvrir un auteur contemporain capable d’écrire un thriller qui rende hommage au génie d’Hitchcock. Il est vrai que les ressorts cinématographiques et littéraires ne sont pas tous les mêmes, il est par exemple impossible d’écrire un roman avec une succession de scènes d’action. Même au cinéma, je trouve ce genre de film particulièrement indigeste et d’un ennui profond… alors dans un livre, je n’ose considérer le résultat… en revanche, la force de la littérature romanesque sur le cinéma c’est d’être capable d’approfondir la psychologie des personnages et leurs instants introspection, ce qui est techniquement infaisable au cinéma. C’est la raison pour laquelle je considère que les meilleurs thrillers écrits sont des romans psychologiques… mais il n’existe en réalité que peu d’auteurs contemporains enthousiasmants.

Dans tous les cas, ce qui réunit les auteurs de romans et le cinéma d’Hitchcock, c’est le matériau de base : l’émotion. L’art de cet homme de génie résidait dans cette habileté à manipuler ses spectateurs pour communiquer à travers leurs émotions, une histoire fascinante, voire enchantant comme disait Vladimir Nabokov :

« On peut considérer l’écrivain selon trois points de vue différents : on peut le considérer comme un conteur, comme un pédagogue et comme un enchanteur ; mais chez lui, c’est l’enchanteur qui prédomine et fait de lui un grand écrivain »

Pour ces trois mêmes raisons, Hitchcock écrivait avec sa caméra des chefs-d’œuvre intemporels et universels, ce qui fait de lui, encore aujourd’hui, un extraordinaire manipulateur d’émotion.

Une réflexion sur “Doctor Hitchcock and Mister Hitch

  1. princecranoir dit :

    Bravo pour cet article. Ce livre est une mine pour cinéphiles, pour cinéastes, et pour les écrivains en quête d’une formidable et redoutable mécanique d’écriture. Bonne chance pour la suite du roman.

    Aimé par 1 personne

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