Thriller : une question de genre

Lorsque j’ai commencé à travailler sur mon roman, deux ans plus tôt, je ne savais pas encore dans quelle case le ranger. C’est au fur et à mesure que je travaillais sa structure que j’ai découvert qu’il s’agissait d’un thriller. Ce n’était pas mon intention originelle, je n’avais pas d’idée précise sur la question à cette époque. Mais le genre s’est imposé de lui-même.

MacGuffinFrançois Truffaut et son « maitre » Hitchcock

Je me suis alors posé de multiples questions. Qu’est-ce qu’un thriller au fond ? Qu’est-ce qui le différencie d’un polar, d’un roman d’action ou d’un roman d’aventures ? Wikipedia ne m’a pas beaucoup aidé pour répondre à cette question. J’avais besoin d’en savoir plus.

Après le premier jet de mon roman, je me suis longuement questionné sur les caractéristiques qui faisaient un « bon thriller ». Malheureusement, aucune définition précise ne caractérise précisément ce genre, enfin du moins dans la sphère littéraire française. J’ai donc dû chercher auprès des éditeurs anglo-saxons pour trouver « les règles » qui régissent un thriller et je suis tombé, un peu par hasard, sur le livre d’un éditeur américain, Shawn Coyne, dont le contenu m’a semblé plutôt intéressant. Cet éditeur a mis au point une méthode analytique qui me semble assez pertinente en fonction des différents genres littéraires. Je crois me souvenir qu’il en dénombre 12 au total (policier, romance, fantasy, action, aventure, thriller, etc).

41Y9Jyt+VAL._SX384_BO1,204,203,200_« The Story Grid: What Good Editors Know »

Probablement que les Américains ont une approche un peu plus pragmatique que nous dans le domaine littéraire ? Je crois aussi que si les maitres dans le genre thriller sont anglo-saxons, ce n’est pas un hasard. Hitchcock n’était-il pas précurseur dans ce domaine (du moins au cinéma) ? Et le fameux « Hitchbook » de François Truffaut n’est-il pas devenu une référence ?

41Wu3+UxSdL._SX376_BO1,204,203,200_Hitchcock, édition définitive

Pour revenir à cet éditeur et à son livre, je me suis appuyé sur sa méthode pour repenser le plan de mon manuscrit. Concernant le genre, j’ai appris que mon roman se classait dans la sous-catégorie « thriller financier ». Je ne savais même pas que ça existait… et que ce genre était soumis à des règles et à des conventions universelles. J’ai un doute sur l’aspect « universel » de la chose, mais n’ayant pas trouvé d’autres ressources sur la question, j’ai décidé de faire avec. Toujours selon Shawn Coyne, un thriller doit intégrer un certain nombre de scènes obligatoires et de conventions. Parmi elles, on trouve le fameux « MacGuffin » dont parlait longuement Hitchcock avec Truffaut.

J’ai donc décidé de suivre cette méthode avec plus ou moins de bonheur pour construire ma structure. Par moment, cette méthode m’a semblé un peu trop rigide, mais elle a le mérite de poser un cadre. Rien n’oblige l’auteur à la suivre avec une rigueur excessive.

Je crois que l’application de cette méthode a été bénéfique pour mon manuscrit. Quand je compare mon premier jet avec le résultat final, ça ne fait aucun doute pour moi. Le livre « fonctionne » mieux. Je suis un auteur débutant et j’avais besoin de ce cadre directif.

Ceci dit, je ne l’ai pas suivi aveuglément non plus. Je ne sais pas encore si je l’appliquerai à nouveau pour mon second roman qui est déjà en cours de gestation…

Ainsi donc, je suis un auteur…

white lightning heating mountain
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Nous sommes jeudi soir. J’improvise un afterwork rapide à « La Fumisterie, chez Ernest », mon sas de décompression préféré après une journée pénible. Je commande un single malt 14 ans, écossais. Un seul verre, puis je rentre. Je coupe un « Romeo y Julieta » sous la protection d’une grande voile tendue au-dessus de ma tête. Le temps est à l’orage. Mon smartphone vibre. Un regard sur l’écran suffit, je comprends de qui il s’agit. J’inspire, puis j’expire. Je m’assieds avec précaution sur une chaise métallique mouillée et je positionne mes écouteurs Bluetooth sur mes oreilles. Puis, j’ouvre l’email.

Je ne l’attendais pas si tôt le premier diagnostic de mon conseiller littéraire. Il m’a envoyé un fichier audio de 18 minutes et 15 secondes. J’allume mon Cubain avec difficulté. Ma main tremble. La combustion est inégale. J’aspire une bouffée. Je lance la lecture.

Mon conseiller est un ancien éditeur. Il est expérimenté et intransigeant. Son avis sera donc déterminant pour la suite. Dans quelques instants, je vais enfin savoir ce que vaut réellement mon manuscrit. Il est le seul à l’avoir lu.

L’introduction est longue. Sa voix est profonde et grave. J’imagine que tous les écrivains-philosophes doivent avoir un timbre vocal similaire. Il me signale, peut-être avec un soupçon de reproche, que je lui ai envoyé mon manuscrit avant d’avoir fini ma formation. Ça commence mal.

Puis il passe au diagnostic du livre. Il m’explique qu’il va suivre une grille de lecture en dix points pour faire l’évaluation. Il commence par un avis général. Je pose mon cigare, j’avale une gorgée de scotch et je ferme les yeux. Je me laisse transpercé par sa voix.

« Je peux commencer par vous dire que j’ai été assez estomaqué, j’ai été très surpris par la qualité du livre. Je ne sais pas ce que vous avez fait… ce qui vous est arrivé… mais comme vous dites que vous avez passé beaucoup de temps dessus, je veux bien vous croire parce que le livre est assez réussi. »

J’appuie sur pause. Mon échine se raidit. Mes yeux s’humidifient. Je reviens quinze secondes en arrière et je réécoute ce passage. A-t-il bien utilisé le mot « estomaqué » pour parler de mon roman ? ai-je bien entendu ?

Oui, c’est bien ça. Il a été « assez estomaqué ». Ainsi donc, je serais un vrai auteur ? Je pense à ces deux années passées, à tous ces sacrifices, à ces périodes de doute intense, de remise en cause permanente de mon texte, à ces moments de solitude profonde, à ces dizaines de chapitres que j’ai réécrites deux ou trois fois pour finir par les supprimer, la mort dans l’âme…

Ainsi donc, je suis un auteur…

Personnages et affinités électives

GW314H401Johann Wolfgang von Goethe était un passionné de science. Voire d’alchimie. Il expérimentait sans cesse. Ainsi, il passait des journées entières en compagnie de divers éléments chimiques, qu’il mélangeait, réchauffait, associait puis dissociait. Il aimait observer les multiples phénomènes d’attirance et de répulsion qui naissaient de ces réactions.

Bref, il s’amusait beaucoup.

Mais le génie de cet homme était loin d’être futile. Ses expériences lui permettaient, par métaphores, de créer des prototypes de relation humaine. C’est ainsi qu’il a écrit « Les Affinités électives », l’un de ces nombreux romans que j’ai abandonnés dans son dernier tiers. Pour résumer, Goethe considérait que les personnages d’une histoire étaient semblables à des éléments chimiques qui, placés dans un contexte particulier, réagissaient différemment selon leurs caractéristiques intrinsèques. Ainsi, de leurs réactions chimiques naissaient la source et la résolution (tragique) d’une intrigue.

C’était une approche intéressante.

De mon point de vue, Goethe avait raison. Les personnages d’un roman ne doivent jamais renier leur caractérisation de base. Autrement dit, leurs valeurs intrinsèques. Un mélange d’acide sulfurique, d’acétone et d’eau oxygénée ne peut pas donner une jolie teinture pour les cheveux (d’ailleurs, n’essayez pas, c’est dangereux). Certes, ils peuvent évoluer selon un arc de transformation cohérent qui soutiendra l’axe thématique, mais ils ne doivent pas apparaitre comme des pantins désarticulés, sans chair et sans texture, tels des ectoplasmes brinquebalants manipulés par la main du destin. Bien au contraire. Ils sont entiers et cohérents.

Et ce sont eux qui pilotent leur comportement, pas l’auteur (et encore moins le narrateur).

Fini. Ou pas.

pexels-photo-60230.jpegTerminé. Fini. Mon manuscrit est compilé par Scrivener et il est parti chez mon conseiller littéraire pour un premier diagnostic. Retours prévus dans trois semaines. Ça va être long. Très long. J’ai eu du mal à fermer l’œil la nuit dernière.

J’hésite encore sur le titre. Je l’ai changé une bonne dizaine de fois. Et je le changerai encore. Je ferai peut-être un petit sondage avec les futurs bêta-lecteurs. Mais c’est difficile de se décider. Le titre, c’est un peu le « visage » du livre. Le premier contact avec le lecteur. Il ne faut pas le négliger.

Je m’interroge beaucoup depuis le début de ce projet. C’est mon premier roman et je me demande s’il « fonctionne » bien. Difficile d’avoir le recul nécessaire. Le diagnostic sera vraiment déterminant. Je ne sais pas si j’ai bien réussi à créer le lien empathique entre le personnage principal et le lecteur. Je pense que oui… mais rien n’est moins sûr. Je me demande aussi si j’ai réussi à construire une intrigue captivante qui maintiendra le lecteur en haleine. Beaucoup de questions sans réponse…

De toute façon, en l’état, je considère mon manuscrit encore comme un premier jet. J’ai tellement changé la structure depuis le « vrai » premier jet que j’ai dû reécrire la quasi-totalité de mes scènes.

Je me sens un peu désœuvré ce soir. J’ai bien un second projet de roman en tête, mais je ne commencerai pas à travailler dessus avant la fin complète du premier. Plusieurs phases de reécriture sont prévues, notamment pour fluidifier et harmoniser mon style. J’ai remarqué une évolution flagrante entre mes premières scènes et les dernières, qui sont bien mieux écrites. Normal. Je pense que le diagnostic le mettra aussi en avant.

Pourtant, je ne me sens pas encore prêt à attaquer ces corrections tout de suite. J’ai besoin d’un break. La rédaction de la résolution et de l’épilogue a été très éprouvante. Je dois relâcher un peu de pression. Je vais travailler sur un synopsis, peaufiner mon pitch et vérifier que le thème reste bien maitrisé. Mais je n’y consacrerai certainement pas 4 heures par jour, comme avant. Je vais attendre les premiers retours de mon conseiller littéraire. Je suis presque persuadé qu’un gros travail sera nécessaire pour atteindre mon objectif. Le plus important sera de ne pas modifier la structure, car je l’ai changé déjà huit fois. Ça serait le coup de grâce de devoir la retravailler une neuvième fois…

Encore un petit effort…

 

pexels-photo.jpgJe suis sur le toit de mon immeuble de neuf étages. Je contemple le coucher de soleil sur les monts du Jura. Je savoure mon dernier Hoyo de Monterrey, Epicure n° 2. Contre toute attente, il est délicieux, malgré une conservation inadéquate, faute d’humidor digne de ce nom. Il est bon comme un vieux roman oublié dans un grenier. Plus rien ne m’étonne.

J’en profite pour faire le point. Je suis en train de terminer la première phase de réécriture. Il me reste six scènes à retravailler. Je vois enfin le bout du tunnel (je m’autorise quelques clichés ici). Ce matin, j’ai écrit 1353 mots. Un exploit. Scène 58. Je vais la retravailler ce soir. Je suis épuisé. Deux ans c’est long. Je travaille quatre heures par jour sur mon manuscrit. Je doute, mais j’avance. Je progresse. Encore un dernier effort. Ne rien lâcher sur la qualité. 86 000 mots. Objectif 94 000. J’ai envie d’accélérer dans la dernière ligne droite, mais je sais que c’est une mauvaise idée. Je dois maintenir le rythme de 500 mots par jour, week-end inclus. La régularité est la clé. Je sais que 500 mots, c’est peu. J’écris lentement, désolé. Je passe autant de temps à préparer mes scènes qu’à les rédiger. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. C’est mon rythme d’écrivain et je n’y peux rien. Avec mon travail à plein temps, c’est tout ce que j’ai dans les tripes.

Puis viendra l’étape suivante : bêta lecteurs et diagnostic du roman auprès d’une agence littéraire. Je connaîtrai enfin ce que vaut mon livre.

L’écriture d’un premier roman, quelle aventure ! Deux ans de doute, de lutte, de sacrifice, de solitude. Ma technique narrative s’est développée. Mon style s’est posé. Mes personnages se sont imposés. Ils ont pris les choses en main. Pourtant, il reste encore beaucoup à faire. Une seconde phase de réécriture sera nécessaire. Peut-être 3, peut-être 4… 5…

Ce week-end c’est le Salon du livre à Genève. Je ne sais pas encore si j’aurai le courage de rencontrer mes « pairs ». Ça va être l’embouteillage pour Dicker et Beigbeder. Kennedy sera là aussi. Et bien d’autres auteurs, tous méritants. Je respecte tous les écrivains de tout genre, car je connais désormais l’intensité de l’effort à produire. Rien n’est plus difficile.

Ne rien lâcher.

Il fait nuit. Mon Havane s’est gentiment consumé. J’ai froid. Solitude. Je vais rentrer.

Je crois que je ne ferai pas le salon cette année.

Une histoire

pexels-photo-235986.jpegElle prenait de plus en plus de place. Elle me harcelait. Pourtant, j’avais déjà essayé de la dompter, de la poser sur une feuille de papier ou dans un carnet moleskine à la couverture de cuir. « C’est un matériau noble, me disais-je. Ça devrait faire l’affaire. »

Mais non. Mes tentatives échouaient. Ce que je produisais était médiocre. Illisible. J’abandonnais. Puis je recommençais… pour mieux baisser les bras. Plusieurs fois.

Mais l’histoire était toujours là, quelque part… et elle revenait encore et encore.

Huit années se sont écoulées. L’histoire avait grandi. Des ramifications s’étaient créées, comme les branches d’un jeune lierre plein de vie et sans avenir. Je ne m’en étais toujours pas débarrassé. Les questions sans réponse se succédaient aux questions sans réponse.

Et si… et si…

C’était la fin de l’été 2016. Une soirée étoilée. Sur le sommet de mon immeuble, je contemplais les monts du Jura en fumant un Cohiba. Et je pensais encore à elle. L’histoire. Et je réfléchissais à comment m’en délester. Toujours.

Puis vint l’illumination. La solution était simple. « Écrire c’est un métier, comme les autres. Ça s’apprend. C’est un artisanat. Il te suffit d’apprendre à écrire. »

Alors j’ai commencé à apprendre.

Et voici le début de cette histoire.