Carnet d'écriture d'un thriller

Thriller : genre artistique utilisant le suspense et la tension narrative pour provoquer chez le lecteur une excitation ou une appréhension

Après quelques jours d’interruption, j’ai repris l’écriture du projet #dyatlov. Reprise en douceur, une fois de plus, avec 579 mots écrits. Bonne nouvelle cependant, le chapitre 2 est dans la boite, à l’état de premier jet, mais je peux enfin passer à la suite.

Ce soir, j’ai une session de travail planifiée avec mon conseiller littéraire. J’anticipe une séance stimulante, car on va discuter des motivations de mes personnages.

Autre bonne nouvelle, j’ai pris contact avec une Française russophile qui a vécu dans le district autonome de Khantys-Mansis et qui pourrait, je l’espère, m’aider à me documenter sur le mystérieux peuple mansi de Sibérie. À suivre.

Cette nuit, avant de commencer ma séance d’écriture nocturne, j’ai maté une vidéo d’Alexandre Astier. Ce type, il est un peu comme Zidane, tout le monde l’adore. Je dois avouer que je fais partie de son fan-club, surtout quand il parle d’écriture, comme dans cette vidéo.

Bon, avouons-le franchement, les huit premières minutes sont confondantes de banalité. Rien de spécial. J’ai quand même écouté mon idole jusqu’à la fin. J’ai bien fait, car sa dernière réflexion fut particulièrement édifiante. Il cite Michel Audiard :  « Je commence par écrire en faisant parler les personnages […] Il faut laisser les personnages dire le texte que vous êtes en train d’écrire. »

Par habitude, je procède différemment. Je place les dialogues de ma scène à la fin. Je les écris au dernier moment. J’imagine d’abord les mouvements dans l’espace de mes personnages et leurs ressentis. Mais cette nuit, pour la rédaction du chapitre 2, j’ai voulu tenter l’expérience inverse et commencer par les dialogues. Cette méthode Audiard/Astier est intéressante, car elle met les personnages au centre de la scène avec ce qu’ils sont et non pas avec ce qu’ils font.

Bref, cette nuit, j’ai écrit 686 mots. C’est encore loin de mon objectif de 1000 mots quotidien, mais je m’en approche. Ça commence à venir. Je monte en puissance…

Hier soir, je suis rentré tard du travail à cause d’un bug récalcitrant que je n’ai finalement pas réussi à dompter. Je lui ferai la peau aujourd’hui.

J’ai ouvert mon MacBook Air pour finaliser le chapitre 1, mais je l’ai replié aussitôt. Mon équipe de foot préférée jouait un match de championnat et j’avais déjà manqué la première mi-temps. Puis, frustré par un match insipide, je suis retourné à mon roman.

J’ai enfin terminé ce chapitre 1. Il n’est pas parfait, j’ai dû couper certains passages, en reformuler d’autres, supprimer quelques clichés. Bref, c’est un premier jet. Un brouillon. Il est temps de passer au chapitre suivant.

Hier soir, je n’ai écrit que 31 mots. Je suis encore loin de mon rythme de croisière.

Hier soir, j’ai travaillé sur le chapitre 1 pendant un peu plus d’une heure. Puis,  contrairement à mes habitudes, j’ai décidé de faire une pause pour regarder un documentaire qui revenait sur la crise des subprimes de 2008.

Très mauvaise idée. Après moins d’un quart d’heure, j’avais déjà la nausée.

Je me suis retrouvé propulsé dix ans en arrière, dans les tourmentes d’une époque que j’avais tenté d’exorciser en écrivant mon premier roman « La finance de l’ombre ». La sidération qui me saisissait alors s’est de nouveau manifesté. Aujourd’hui encore, je ne parviens pas à comprendre comment tout ceci avait été rendu possible, comment ces criminels en col blanc avaient pu agir ainsi en toute impunité. La justice n’a jamais été rendue pour les  dizaines de millions de personnes qui ont perdu leur emploi ou leur maison pendant cette crise.

Malgré mon écœurement grandissant, je dois reconnaitre que ce documentaire était intelligemment bien construit, car il mettait l’accent sur les personnages plutôt que sur le système. Une phrase parmi d’autre a retenue mon attention : « les banques ne mentent pas, ce sont les banquiers qui mentent ». C’est assez vrai. Les premiers responsables du carnage de 2008 étaient des criminels en col blanc, comme ce sale type de Lehman Brothers, le triste Richard Fuld, qui par ses agissements et ses rugissements fut l’un des principaux instigateurs de la crise. Il ne fut pas le seul, mais cet immonde personnage symbolise bien tout ce qui me désespère dans l’humanité. Dix ans plus tôt, dans l’univers de la finance, j’en ai croisé quelques-uns des salops de son gabarit. Des plus petits poissons certes, mais animés par la même cupidité nauséabonde et dépourvus de tout sens moral.

Je n’ai pas regardé le documentaire jusqu’à la fin. J’en avais assez. Je n’apprenais rien en réalité, je savais déjà tout ça. J’avais de toute façon beaucoup mieux à faire. Je me suis donc repositionné, l’estomac révulsé, devant mon ordinateur. Une autre histoire m’attendait.

Je n’ai écrit finalement que 303 mots hier soir et je me suis endormi avec un étrange gout métallique dans la bouche.

291 mots seulement pour une session de quatre heures… c’est ce qu’on appelle un démarrage en douceur. Je suis même très loin de mes 1000 mots quotidien. Mais je dois relativiser ma piètre performance, car j’ai essentiellement retravaillé un chapitre que j’avais déjà écrit lors d’un exercice préparatoire. Je me suis donc attardé à peaufiner le style et à étoffer un texte existant. Impossible d’être particulièrement productif dans ces conditions…

Objectif pour la session 2 : terminer ce chapitre puis passer au chapitre 2 qui sera un peu difficile à rédiger. J’ai une bonne vision des aspects narratifs de ma scène, mais je crois que je ne suis pas au point en ce qui concerne la partie documentation. Mais bon, pour un premier jet, ça passera…

Cette nuit, je démarre officiellement l’écriture de mon second roman qui portera comme nom de code #dyatlov. Je posterai sur ce blog l’avancement du premier jet, via Scrivener.

Ma structure initiale me permet de faire une première estimation. Le premier jet contiendra 43 chapitres et 79 000 mots environ. Mais ce n’est qu’une estimation, le projet évoluera continuellement en cours d’écriture.

J’espère pouvoir tenir le rythme de 1000 mots par jour.

Il existe un contrat implicite entre le lecteur et l’écrivain. Ce dernier doit toujours se reposer sur l’idée que la personne qui lit son livre soit suffisamment sensible et intelligente pour appréhender les subtilités de son récit. C’est même un principe de base : toujours faire confiance en son lecteur. Ne jamais surexpliquer son texte. Ce « deal » permet à l’écrivain de développer des concepts de dramaturgies efficaces, comme l’ironie dramatique.

Et pourtant, il semblerait que certains éditeurs soient complètement imperméables à ces techniques pourtant basiques. Cela peut paraitre surprenant, mais je l’ai expérimenté au moins une fois lors de la diffusion de mon manuscrit. En effet, un éditeur dont je ne divulguerai pas le nom (par pure bienveillance) m’a notifié la raison pour laquelle il ne publierait pas mon texte. Il semblerait que cet éditeur soit passé complètement à côté d’un effet que j’ai minutieusement mis en place dans la première partie de mon roman : l’art de l’ironie dramatique « diffuse ». Je m’explique.

Mais commençons par définir ce qu’est « l’ironie dramatique ». Ce concept existe depuis la nuit des temps. Les plus anciens dramaturges grecs l’utilisaient déjà. C’est une notion tellement bien inscrite dans le mode narratif qu’elle est utilisée intuitivement par tous les écrivains et scénaristes dignes de ce nom. Elle repose sur l’idée de divulguer une information importante uniquement au lecteur, mais pas aux protagonistes d’une scène. 

Vous l’avez sans doute compris, je suis un grand admirateur du « maitre »

Hitchcock l’expliquait mieux que quiconque lors de ses entretiens avec Truffaut. Pour illustrer son propos, il proposait l’exemple suivant : imaginez une scène avec une bombe programmée pour exploser à une heure précise, dissimulée sous une table, avec des personnes autour. Le spectateur a connaissance de l’existence de cette bombe, mais pas les personnages. C’est simple et efficace. En alternant des plans entre la bombe sous la table, les personnages et une horloge murale, le réalisateur habile créera un effet de suspense très saisissant. Ce principe d’ironie dramatique fut remarquablement bien exploité par le maitre du suspense dans son film « Sabotage » :

« Sabotage » (réalisé par Alfred Hitchcock, scénario de Charles Bennett et Alma Reville d’après Joseph Conrad, 1936)

Dans le film « Walkyrie », le réalisateur a imaginé une variante admirable, d’autant plus réaliste qu’elle repose sur un événement historique : l’attentat manqué contre Hitler en 1944 (admirez comment les personnages « jouent » avec la sacoche sous la table)

« Walkyrie » (réalisé par Bryan Singer, scénario de Christopher McQuarrie et Nathan Alexander, 2008)

L’ironie dramatique « diffuse » repose sur le même principe, mais est un peu plus subtile. Yves Lavandier, un dramaturge français, l’explique avec une scène du film « Les dents de la mer ». L’intrigue de ce film repose sur la traque d’un requin tueur qui sévit aux alentours d’une petite ile proche des États-Unis. Dans la première partie du film, un groupe de pécheur réussit à tuer le « monstre » aquatique et expose fièrement son cadavre devant les photographes de presse. Tout le monde se réjouit, même les principaux protagonistes.

Mais le spectateur sait, intuitivement, que le requin tué ne peut pas être la bête tueuse. Comment ? Tout simplement parce que le film n’a démarré que depuis 35 minutes et que l’enjeu final ne peut avoir une résolution aussi rapide. Le spectateur comprend, inconsciemment, que le film est loin d’être terminé, contrairement aux personnages du film qui n’ont pas de repères temporels. C’est ce qu’Yves Lavandier nomme pertinemment l’ironie dramatique « diffuse » :

Yves Lavandier explique le principe d’ironie dramatique « diffuse »

Je ne connaissais pas le nom de cette technique lorsque je l’ai mis en place dans la première partie de mon roman, mais j’avais conscience de son existence. Je présentais donc un enjeu, un conflit et une fausse résolution assez rapide. Cet effet a pour but d’augmenter le suspense qui repose sur l’ironie dramatique « diffuse ». Le lecteur intelligent (celui dont le quotient intellectuel est raisonnablement plus élevé que celui d’un batracien) sait pertinemment que cette fausse résolution proposée ne peut pas être la résolution finale. Comment le sait-il ? Tout simplement par le fait qu’il n’a lu que 30 des 350 pages qui constituent mon roman.

Et pourtant, étonnamment, un éditeur a refusé mon histoire, car il estimait que le conflit que je proposais trouvait sa résolution trop rapidement. J’ai encore du mal à comprendre comment un éditeur digne de ce nom est capable d’émettre une telle absurdité. C’est tout simplement inconcevable de bêtise. Très probablement, cet éditeur n’a pas lu mon manuscrit dans son intégralité, sinon il n’aurait pas justifié son refus par une telle stupidité. S’il ne l’a pas lu complètement, c’est pour une autre raison, mais certainement pas pour celle invoquée, à moins que cet éditeur soit complètement dépourvu d’intelligence narrative. Ou bien nagerait-il dans un océan de mauvaise foi ? Je n’ose imaginer que la première option soit la bonne…

Bref, cette mésaventure sans conséquence m’a fait réfléchir sur un élément : un roman publié par un éditeur ne constitue pas en lui seul un gage de qualité. Il suffit de lire les œuvres de certains auteurs publiés aujourd’hui pour s’en rendre compte. En résumé, il faut toujours faire confiance en l’intelligence de vos lecteurs, mais pas systématiquement en celle de certains professionnels de l’édition…