Carnet d'écriture d'un thriller

Thriller : genre artistique utilisant le suspense et la tension narrative pour provoquer chez le lecteur une excitation ou une appréhension

La couverture est le visage d’un roman. C’est le premier contact entre le lecteur et le livre. Pour que le « coup de foudre » fonctionne, elle doit donc révéler toutes ses qualités en un coup d’œil. La première impression sera définitive.

Je travaille en ce moment avec un graphiste talentueux qui m’a envoyé trois pistes de réflexion, mais je n’arrive pas à me décider…

Alors petit sondage, laquelle préférez-vous ?

couvertures

 

Steppes de Sibérie, 1959.

L’espace. Une magnifique voûte céleste, tantôt grise, tantôt blanche, surplombant des volumes verdâtres et immenses. Au Nord, la silhouette du mont Ortoten se devinait derrière un filtre de vapeur argenté. Plus proche, la taïga, sombre et menaçante, semblait se resserrer sur elle-même.

Le groupe de randonneurs progressait avec précaution dans la steppe sauvage parmi ses herbes coupantes et élastiques. Après plus d’une heure de marche, ils avaient quitté le lit rassurant de la rivière Lozva et ils s’enfonçaient dans la taïga où les arbres paraissaient moins chétifs. Bien au contraire, ils augmentaient en nombre et en épaisseur.

Nikolaï, comme à son habitude, fermait péniblement la marche. C’était le moins sportif des neuf étudiants. Ce n’était que son deuxième trek. Mais Igor l’avait accepté dans le groupe car mieux que quiconque, il connaissait la steppe. On disait que son père était un ancien communiste français, jeté dans un Goulag au temps des purges staliniennes. Nikolaï serait né dans ce camp de prisonniers. Il aurait passé toute son enfance dans ces contrées désolées avant de rejoindre l’Institut Polytechnique de l’Oural. Il connaissait par cœur toutes les légendes des Mansis, ce peuple nomade qui vivait de la chasse ou de l’élevage des rennes. Il avait passé vingt-deux hivers auprès d’eux, à écouter leurs chamanes chanter au son de la guimbarde sibérienne, à s’effrayer des contes de leurs dieux ouraliens, dans lesquels les humains, les animaux, les végétaux — et même les objets — devisaient d’égal à égal, et d’une même sagesse ancestrale.

Nikolaï pressa le pas pour rattraper la tête du groupe.

– Igor, attends-moi !

Le chef de groupe se retourna. Il ordonna aussitôt une halte.

– On est trop au nord, dit Nikolaï.

– Je sais, mais il faut atteindre le mont Ortoten avant la tombée de la nuit. Il est tard. On va devoir couper par la forêt.

– Ce n’est pas l’itinéraire prévu. J’avais bien précisé ce matin qu’il fallait suivre le cours de la Lozva. C’est ce qu’on avait décidé ensemble.

– Ne t’inquiète pas. On s’adapte juste aux circonstances.

– C’est trop dangereux. Il ne faut pas s’écarter de l’itinéraire… bientôt, on aura perdu tout repère visuel…

– On marche tout droit, répliqua Igor. On traverse la forêt et on bivouaque ce soir sur Ortoten.

Marcher tout droit… c’était donc là le plan ? « Tout… droit… » comme s’il s’agissait d’une simple route de campagne ? Mais il n’en était rien. Dans l’obscurité de la forêt, il n’y a plus de « tout… droit… », il n’y a plus de Nord, ni de Sud, ni d’Ouest, ni d’Est. Les directions n’existent plus. C’est le territoire des loups, des ours et des champignons, des créatures vivantes qui se dirigent à l’odeur et au bruit. Même en marchant pendant des milliers de kilomètres, on ne ressortait pas de la forêt. Jamais. Ses épaisseurs ténébreuses se chargeaient de tout faire disparaitre dans l’humus, entre les sapins recouverts de mousse fétide et les arbres millénaires tombés de leur belle mort et qui prendraient encore quelques autres millénaires à pourrir. Ici, tout finissait par se transformer en compost. C’était le territoire des bêtes qui grouillent dans le sol noir, des larves qui se meuvent sous l’écorce odorante, des champignons qui rendent fous les chamanes. Ce n’était pas un monde fait pour les hommes. C’était la taïga.

– On a une boussole. Impossible de se perdre, surenchérit Igor.

– C’est de la folie…

Oui, c’était une folie de pénétrer dans cette forêt. Dans les profondeurs du territoire de l’innommable. Celui dont on ne prononçait jamais le nom. Pourquoi prendre le risque de mettre de nouveau la lune en colère ? Elle avait déjà été furieuse, la lune. Elle n’aimait pas qu’on se moque d’elle, la lune. Elle était impulsive, la lune. Elle rugissait, elle descendait dans la taïga, dans l’espace entre les deux mondes et puis elle cherchait, la lune. Et elle trouvait, la lune. Et elle dévorait les enfants, la lune. Et elle prenait différentes formes, la lune. Seule la lune savait qui était Kul’otyr, la divinité des profondeurs, qui savait réveiller les menkvs et ses forces obscures.

– C’est de la folie, répéta Nikolaï.

Igor répondit par un sourire. Il décida d’abréger la pause et le groupe reprit sa marche en avant. Seul Nikolaï demeurait immobile. Il ne se releva pas avec eux. Il observait ses compagnons s’enfoncer dans les ténèbres. Mais comment leur faire comprendre, à ces Soviétiques, qu’ici les arbres devaient se cacher devant le passage de Kul’otyr? Comment leur faire comprendre, à ces jeunes étudiants sans croyance, que même les pierres moussues de la forêt se prosternaient devant l’innommable ?  Ils ne comprendraient pas… ils finiraient par se moquer de lui et de ses superstitions chamaniques. À cette époque, rien n’était plus inconscient qu’une âme soviétique dans les forêts de l’Oural. Rien…

Il finit par reprendre la route, esseulé, le long de la rivière, à la lisière de la forêt, pestant contre ces étudiants inconscients et méprisants, comme tous les Moscovites de leur espèce, qui ne respectaient rien, ni les légendes, ni les mythes. Ni les peurs.

2 février 2009.

Il ouvrit le coffret en bois de cèdre. Le parfum des feuilles de havane se dissipa. Il choisit avec précaution une vitole courte, un module robusto, qu’il huma aussitôt. Entre ses doigts, le cigare semblait bien conservé, souple en surface et ferme dans sa tripe. Il coupa sa tête avec sa double lame chromée. Puis, il sortit sur le perron de son chalet qui émergeait à la lisière d’une petite forêt. La neige épaisse masquait le relief le plus proche, mais à quelques kilomètres de là, il pouvait contempler les contours du massif alpin. Sa fidèle chienne Alma patientait sous un banc rugueux. Elle appuyait déjà son museau contre sa cuisse tandis que son briquet toastait le pied de son Montecristo. Dès la première bouffée, il se laissa infuser par les saveurs de jeunes bois et de cacao. Il cala son dos sur le dossier du banc et il ferma les yeux pour se concentrer sur le documentaire qu’il venait de visionner sur YouTube et qui relatait une vieille affaire de disparition en Sibérie.
Les effets de sa vitole s’intensifiaient. De sa main gauche, il caressait la fourrure de son husky. Alma vrombissait de plaisirs sous ses doigts. De sa main droite, il pinçait son Montecristo dont il tirait, avec une régularité de métronome, des volutes de fumée bleutées. Le module se laissait consumer avec une bienveillante docilité. L’obscurité s’étendait tout autour de lui. Son esprit se focalisa de nouveau sur l’affaire. Les visages monochromes de ces neuf Soviétiques disparus s’imprimaient encore dans ses pensées. Mais quelle tragédie les avait donc frappées, en plein hiver de l’année 1959, sur le flanc de cette montagne ? Il avait remarqué que l’un d’eux portait le même patronyme que le sien. Un nom aux consonances étrangement françaises. Ce détail l’avait troublé.
La nicotine poursuivit son œuvre d’engourdissement naturel. Il lutta quelques instants pour conserver les yeux ouverts. En vain. Son bassin glissa de quelques centimètres en avant et sa tête bascula dans la direction opposée. Sa main, celle qui tenait son cigare, retomba le long de son corps.

Le songe qui suivit lui donna l’occasion d’être l’unique témoin d’une tragédie d’un autre siècle. Il pouvait même deviner les neuf silhouettes qui dévalaient avec difficultés le flanc d’une montagne. Ils étaient à peine vêtu, sans skis, ni raquettes et la neige était profonde. Nikolaï Vladimirovich Thibeaux cavalait en tête du groupe. Quelques instants plus tôt, en plein blizzard sibérien, ils avaient éventré l’intérieur de leur tente pour échapper à la menace. Ils fuyaient à présent leur bivouac comme des possédés. Les cinq premiers étaient rapidement tombés. Ils n’étaient plus que quatre. Nikolaï était le seul à avoir pu conserver ses bottes. Les autres se précipitaient pieds nus et en sous-vêtements dans la poudreuse. Il entendit Lyudmila Alexandronova Dubinina hurler dans son dos. Il ne se retourna pas. Au loin, dans la nuit sans étoile, il pouvait percevoir la faible lueur d’une lampe, à la lisière d’une petite forêt. Il s’élança dans sa direction. Les cris de Lyuda cessèrent. Le silence. Seul le son de ses propres pas martelait frénétiquement la neige glacée. Il comprit qu’il était le dernier.
Dans sa course effrénée, une de ses bottes resta plantée dans la neige, mais il progressait toujours en direction de la lueur qui avait grossi. Autour d’elle, il découvrit la silhouette d’une cabane en bois, assez large, faite de gros rondins d’arbres qu’il ne connaissait pas. Sur le perron, il pouvait apercevoir un homme et un chien gris tous deux endormis sur un banc. Il cria pour demander de l’aide. Le chien releva la tête. Il cria de nouveau. C’est alors que son corps se propulsa subitement en avant. Puis une masse s’écrasa sur sa colonne et sa nuque. Il lutta dans la neige. La force était incommensurable. Il sentit son crâne se réduire et comprimer son cerveau. Dans le crépitement des craquements d’os, il aperçut une dernière fois l’homme assoupi. La main droite du dormeur rougeoyait.

La brulure le réveilla. Le cigare consumé avait atteint l’épiderme de sa peau avant de glisser sur le plancher. Il parvenait à ouvrir les yeux, mais le reste de son corps demeurait paralysé. Ça recommençait. Le réveil l’avait encore piégé en plein cauchemar. Il pouvait ressentir l’air qui vibrait autour de lui mais seuls ses muscles oculaires demeuraient mobiles. Juste devant lui, à quelques pas seulement, il devina les contours d’une menace indéfinissable et oppressante. Alma gronda un court instant avant de s’enfuir. La présence semblait s’activer en silence sur un pauvre corps dépourvu de tête. Puis, elle s’immobilisa et pivota dans sa direction.

Il n’eut pas le temps de crier.

Après de multiples corrections, le manuscrit de mon premier roman est parti chez plusieurs éditeurs très ciblés. Il ne reste plus qu’à attendre patiemment les premières lettres de refus…

Du coup, la gestation de mon second roman s’est accélérée. Il est déjà passé par plusieurs phases et je profite de l’occasion pour décrire ici mon « système d’écriture ». Je tâtonne encore un peu, car je n’ai pas une grande expérience d’auteur, mais la rédaction de mon premier thriller m’a permis de dégager un système qui semble fonctionner pour moi. Ma méthode de travail s’organise en 10 étapes dynamiques. Je suis actuellement au début de l’étape 7 de mon second roman.

Il parait qu’il existe deux catégories d’auteurs : les structuralistes (ou architectes) et les jardiniers. Voire peut-être plus selon l’excellent blog de Julien Hirt. Apparemment, je fais partie de la première catégorie, car la phase de préparation me prend beaucoup de temps. J’ai en effet besoin de savoir où je vais avant de me lancer dans l’écriture, je réfléchis donc longuement à mes personnages, à l’intrigue et aux différents effets que je souhaite produire chez le lecteur avant même d’écrire une seule ligne.

Étape 1 : de l’idée au concept

Voici donc comment je procède. Comme tous les auteurs, je pars d’une idée initiale, que j’essaye ensuite de porter au stade de « concept » afin d’évaluer si oui ou non, j’ai assez de matière pour l’écriture d’une fiction intéressante. Souvent, ces idées ont mûri pendant plusieurs années dans mon esprit. Par exemple, mon premier roman est inspiré de faits réels qui m’ont fortement marqué dix ans plus tôt. Les idées du second viennent elles d’une autre affaire tragique dont j’ai pris connaissance 5 ans plus tôt.

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Cette phase préliminaire prend la forme de sessions de brainstorming pendant lesquelles je note, la plupart du temps en utilisant la méthode de mind mapping (ou carte heuristique ou encore carte mentale), un peu toutes les idées qui surgissent. C’est une phase créative assez stimulante. J’écris absolument tout, même les idées les plus farfelues. Ensuite, j’essaye de réorganiser ce magma informe en filtrant les idées inutiles ou sans intérêt. Cette étape est terminée lorsque j’estime disposer d’assez de matériaux pour initier la seconde phase.

Mes outils de travail

Pour mon premier roman, je prenais mes notes sur un carnet. Mais ça ne me convenait pas. J’avais besoin d’un outil plus « dynamique », avec une synchronisation constante partout où je me trouvais. J’ai donc utilisé l’application Evernote sur mon smartphone. Mais ça ne me convenait toujours pas, je suis quelqu’un de très visuel et j’ai besoin de pouvoir dessiner librement des croquis ou des mind maps. J’oscillais donc perpétuellement entre mon carnet et mon smartphone…

Heureusement, j’ai découvert l’année dernière un outil formidable : « la paper tablet ». Un mixte entre une liseuse électronique et une tablette. Une sorte d’hybride entre un iPad Pro et un Kindle, pour faire simple. Avantages : grain papier agréable, technologie à encre électronique (donc pas d’écran OLED ou LCD consommateurs de batterie), système de fichiers, synchronisation cloud, intégration de fichiers PDF ou eBook, stylet électronique rendant la sensation d’écriture similaire à celui d’un carnet, nombreux outils pour retravailler son texte et ses dessins, etc.

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Ma « paper tablet » est scandinave, conçue par l’entreprise norvégienne Remarkable

Assez rapidement, je me suis approprié cet outil. Il est devenu central dans la phase de préparation de mes textes. Je note absolument tout dessus : idées, thèmes, fiches de caractérisation des personnages, mind maps, structures, nœuds dramatiques, synopsis, etc.

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Étape 2 : le pitch et la lettre d’intention

Le plus rapidement possible, j’essaye de rédiger un pitch (qui, quoi, quand, pourquoi, où…) qui me servira de fil conducteur pendant toute la phase d’élaboration du roman. J’écris aussi une lettre d’intention dans laquelle j’expose le genre de mon roman et son nom (titre provisoire qui changera 15 fois avant l’envoi chez les éditeurs).

Étape 3 : la documentation

Étape suivante, la recherche encyclopédique. Il est nécessaire de travailler cette phase bien en amont de la phase d’écriture. En ce qui me concerne, elle consiste à réunir un maximum de livres, romans, essais ou récits de vies sur un sujet que je vais traiter, même partiellement. Je lis et emmagasine tout ce qui me sera utile. Je prends aussi beaucoup de notes, qui souvent ne seront pas utilisées pendant la phase finale d’écriture.

documentationQuelques ouvrages préparatoires pour mon second roman

Étape 4 : l’axe thématique

À ce stade, j’ai dégagé un ou plusieurs thèmes pendant mes séances de brainstorming. Je vais donc sélectionner un thème précis, celui qui me semble le plus porteur du « message » que je souhaite développer, et me focaliser dessus. Il est primordial pour moi que mon roman se repose sur un axe thématique. Lors de l’écriture de mon thriller précédant, pendant la phase du premier jet, je n’avais pas clairement défini mon sujet. J’ai donc été contraint de le « repenser » avant la phase de réécriture et d’articuler mes scènes autour de cet axe. Je n’ai pas l’intention de reproduire la même erreur avec mon second roman. Certes, j’écris des thrillers, mais rien ne m’interdit à travers ce genre littéraire de traiter un thème authentique et original…

Étape 5 : les personnages

En réalité, la caractérisation de mes personnages principaux arrive plus tôt dans mon esprit. Avant même le concept et le thème. Je pense d’abord à un protagoniste singulier, soumis à un conflit central, à des enjeux bien définis et à des obstacles difficiles. Je procède par brainstorming là aussi. Je définis ensuite une « trajectoire interne » pour mon principal protagoniste (son arc d’évolution).

Mes fiches de personnages ne sont donc pas très consistantes à ce stade. Elles sont loin d’êtres aussi étoffées que celles de Balzac. J’imagine quelques éléments de backstory, les principaux traits de caractère, un seul trait physique spécifique, quelques névroses, etc.

livre-psychoPendant cette étape, je relis quelques passages de Psychologie des personnages, un ouvrage qui peut suggérer quelques bonnes idées…

Bref je ne vais pas très loin dans la caractérisation à ce stade. Je cherche surtout à rendre mes personnages authentiques et singuliers. J’ai découvert en réalité que pendant cette phase préparatoire, je ne pouvais pas vraiment connaitre mes protagonistes, mais que je les découvrais au fur et à mesure du processus d’écriture. C’est donc seulement après mon premier jet que je comprends qui ils sont réellement et ce qu’ils désirent. C’est fascinant, car ils prennent « chair » progressivement, et ils sont parfois très différents de ce que j’avais imaginé au départ. Ils deviennent alors beaucoup plus consistants. Des tensions, des contradictions, se dessinent. Ils deviennent presque « autonomes ». Quelle est la part de l’inconscient dans ce processus ? Énorme probablement. Et c’est ce qui me satisfait le plus dans l’écriture d’un roman : ce mystère de la création, ce moment indéfinissable où vos personnages s’échappent de votre contrôle et prennent une direction inattendue…

C’est donc uniquement à la fin du premier jet, lorsque la « magie de la créature de Frankenstein » s’est opérée, que j’écris des fiches de personnages plus complètes, afin de me lancer dans une première phase de réécriture plus cohérente.

Étape 6 : la structure

Je commence ensuite à réfléchir à la structure de mon histoire. J’utilise un tableau et des post-its qui représentent chacun des « séquences » en terme cinématographique, soit des ensembles de scènes. Je reste très « aristotélicien » dans ma structure : elle est en trois actes. La première ligne de mon tableau, composée de 10 séquences, représente environ les premiers 25 % du roman, soit l’acte I. La seconde ligne composée elle aussi de 10 séquences représente la première moitié de l’acte II. Le vingtième post-it est le « pivot central », la séquence qui fait basculer l’histoire dans une autre direction. Puis vient la seconde partie de l’acte II, un climax et l’acte III avec sa résolution finale.

tab1Premier jour : à ce stade, seuls quelques principaux nœuds dramatiques sont clairement identifiés, ainsi qu’une intrigue secondaire en couleur.

tab4Second jour : la structure s’étoffe progressivement. Mais il reste des zones d’ombres.

La méthode Blake Snyder

Très récemment, j’ai lu le livre Save the cat de Blake Snyder, un scénariste hollywoodien. Je fais partie des auteurs qui estiment qu’ils existent de nombreux points communs entre la dramaturgie cinématographique et littéraire. Seul le mode exécutoire final est différent, on n’écrit en effet pas un roman de la même façon qu’on écrit un scénario de film (fort heureusement). Cependant, les fondements sont pour la plupart, à mon avis, similaires. Je lis donc avec attention les méthodes de ces scénaristes, car je crois qu’il y a beaucoup à en tirer pour nous, auteurs de romans.

save the cat

Dans Save the cat, Snyder décrit le processus d’élaboration d’un scénario qui « fonctionne ». Rien de révolutionnaire, mais beaucoup de bon sens. Certains auteurs ne procèdent pas ainsi. Ils ont une approche plus « organique » et intuitive. Ils ont tendance à se laisser porter par leur inspiration. Ils craignent qu’appliquer une méthode risque de « formater » un peu trop leur texte et de les brider dans leur créativité. Chacun sa façon de faire. Ce n’est pas celle qui me convient le mieux. Pour moi, se reposer sur une méthode n’entrave en aucune façon le processus créatif. Au contraire, il permet de mieux le canaliser et de ne pas se disperser dans la rédaction de textes qui devront être au final supprimés par manque de préparation préliminaire. Et à la question des textes trop « formatés », qui se ressembleraient tous dans leur structure, je répondrai que l’originalité d’un auteur ne se repose pas sur sa méthode de travail, mais sur sa façon de traiter les scènes, d’imaginer et de caractériser ses personnages et de porter un message. Et bien sûr, de son style.

Je crois aussi que, par déformation professionnelle, mon métier de développeur me prédispose à structurer fortement mon histoire avant son écriture. En effet, tout bon programmeur passe par une phase d’analyse préalable assez importante avant de coder un logiciel. Sans doute que je suis influencé par mon background et que j’applique inconsciemment à mon système d’écriture un ensemble de pratiques professionnelles…

La méthode Lavandier

Yves Lavandier est un dramaturge français, connu des scénaristes pour être l’auteur d’un ouvrage faisant référence de bible dans le milieu. Je conseille la lecture de son livre La dramaturgie ainsi que de son annexe, Construire un récit. Deux ouvrages extrêmement instructifs.

Le voyage du héros

J’ai découvert les travaux de Joseph Campbell, Le héros aux mille et un visages, pendant l’écriture de mon premier roman. Christopher Vogler, un script doctor américain, en a extrait un ouvrage connu sous le nom Le voyage du héros (ou Le guide du scénariste chez Dixit). Vogler décrit dans son livre qu’une histoire bien conçue passe par 12 étapes bien définies. Selon Campbell, ces étapes sont universelles et intemporelles, elles préexistent dans les mythes de toutes les civilisations, formant ainsi un « monomythe » accessible par tout le monde, quelque soit son origine ou sa culture. Vogler explique que le succès planétaire d’une histoire comme Star Wars repose en partie sur l’application de ce monomythe.

Heroesjourney

Me concernant, je soumets désormais toutes mes structures de récit au prisme du « voyage du héros », mais je ne l’applique pas systématiquement à toutes mes séquences. Cette approche participe juste à mon processus créatif. Elle m’aide parfois à repérer des défaillances dans ma structure, certaines zones d’ombres, ou bien tout simplement à me procurer des idées et à me donner un regard différent sur mon récit. Cependant, le « voyage du héros » convient mieux à la littérature du genre SFFF, moins aux romans noirs et thrillers, et encore moins à la « littérature blanche ». Enfin, ceci n’est que mon avis…

tab-finalTroisième jour : j’ai terminé ma structure et remplacé mes post-it trop volatiles par des fiches de couleurs à adhérence statique. Elles tiennent bien mieux sur mon tableau.

J’ai à présent une représentation presque complète des principaux nœuds dramatiques de mon histoire. Attention, rien n’est figé ici et c’est la raison pour laquelle j’utilise des fiches. Je peux ainsi déplacer, supprimer ou ajouter des séquences à n’importe quel endroit. Je garde ce tableau sous les yeux pendant toutes les phases d’écriture et de réécriture. Il me permet aussi de localiser les temps faibles de mon intrigue. Certains vides sont significatifs. Par exemple, à l’examen de mon tableau, il apparait qu’une de mes intrigues secondaires, censées exposer mon axe thématique, n’est pas assez étoffée. Je vais probablement devoir travailler sur ce point.

Étape 7 : le synopsis

L’étape suivante est la rédaction d’un synopsis assez complet, embryon d’un premier jet. Dans mon cas, le synopsis se présente sous la forme d’une suite de scènes plus ou moins détaillées. Je reprends mes séquences une à une et je les organise en scènes. Pour mon premier roman, ce document faisait environ 15 pages avec 82 scènes initiales. Après les multiples phases de réécriture, j’ai recentré mon intrigue sur 65 scènes au final.

Étape 8 : le premier jet

C’est pour moi la phase la plus « douloureuse ». J’essaye de la réduire à 3 mois maximum. Seule une écriture régulière et quotidienne me permettra d’atteindre cet objectif. Mais cette phase de premier jet demeure assez inconfortable dans mon cas. Je dois composer avec les multiples contradictions de mon histoire, mes doutes et les incohérences de mes personnages. Il faut avancer sans interruption. Difficile de ne pas relire et corriger ce qui a été écrit la veille. Le texte est trop embryonnaire, les personnages sont encore des ectoplasmes mal dégrossis, l’intrigue semble trop simpliste, le style médiocre ou inexistant… bref, rien de très enthousiasmant. Heureusement, le fait d’avoir bien préparé ma structure avant l’écriture me permet d’avancer sans me préoccuper de ce que je suis en train de produire. Il faut bien séparer la phase d’écriture de la phase d’analyse qui viendra après le premier jet. Parfois, on découvre de nouvelles pistes et ce processus devient intéressant. On est tenté de les explorer. Il est préférable de noter ces nouvelles idées et de continuer de progresser. Mais parfois il faut suivre son instinct et retravailler sa structure, puis son synopsis. C’est mon côté « jardinier » ou «bricoleur». Je ne suis donc pas un pur architecte. Personne ne l’est vraiment, je crois…

Dans tous les cas, il faut reprendre le fil de l’écriture et ne pas se préoccuper des incohérences du texte, c’est trop tôt. Il sera toujours possible de le faire plus tard, pendant la phase d’analyse du premier jet. Un seul mot d’ordre : avancer tête baissée, même si l’écriture ressemble à une marche forcée, il faut progresser et le plus rapidement possible.

Au niveau des outils rédactionnels, j’utilise Scrivener. Un petit bijou logiciel parfaitement conçu pour les écrivains. Je ne peux plus m’en passer. Scrivener a complètement modifié ma façon d’organiser mes projets d’écriture. Ses fonctionnalités sont nombreuses et toutes assez pertinentes. Impossible de revenir vers Word après avoir tâté du Scrivener…

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Étape 9 : l’analyse du premier jet

Ici, je sors l’artillerie lourde avec The Story Grid. Shawn Coyne, un éditeur américain, présente un outil d’analyse extrêmement complet. Parfois trop à mon avis. Mais le mérite de cette phase d’analyse « post premier jet » est de traquer sans relâche les failles d’un texte. C’est un vrai outil de diagnostic. Il va mettre en exergue les principaux défauts d’un roman avec une efficacité redoutable. Mais attention, ce processus est très très très fastidieux. No pain, no gain…

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Étape 10 : les réécritures

Je vais commencer par travailler sur les problèmes de structures identifiés pendant la phase Story Grid. Il faut être sans pitié avec son texte. Ne pas hésiter à supprimer les scènes inutiles (il y en a toujours), à en rajouter si besoin (il doit y en avoir très peu), à déplacer certaines, puis à supprimer ou fusionner certains personnages. Bref, un gros travail de correction s’amorce. Pour mon premier roman, je suis passé de 82 à 65 scènes dans la version finale (je l’ai déjà dit?). J’ai aussi réduit le nombre de personnages. Mon histoire est devenue plus cohérente, plus concentrée, plus lisible, plus efficace.

Ensuite, seconde phase d’écriture avec une focalisation sur la cohérence de l’histoire. Le travail préalable de restructuration a forcément laissé des traces, il faut donc recadrer tout le récit.

Troisième phase : je repasse sur l’ensemble de mes scènes, une à une, et je les réécris quasiment toutes, en me focalisant sur le rythme et le style (qui doit être très fluide).

Après toutes ces phases, on commence à obtenir un manuscrit « présentable ». C’est à ce moment-là que je l’envoie à des bêta lecteurs ou conseillers littéraires pour un premier diagnostic externe. S’en suivent une ou plusieurs nouvelles étapes de réécriture avant l’envoi chez les éditeurs.

Des étapes dynamiques

Les différentes étapes que je décris ici ne sont pas figées dans un ordre chronologique rigide. Bien au contraire, elles se nourrissent les unes des autres. Par exemple, lors de la rédaction de mon premier synopsis, il m’est arrivé de reconsidérer mon pitch initial, voire mon axe thématique. L’analyse Story Grid déclenche aussi souvent un nouveau travail de caractérisation des personnages et de structure. Pour mon premier roman, j’ai supprimé des dizaines de scènes et j’en ai réécrit un très grand nombre. L’inexpérience a sans doute joué un rôle, mais j’espère limiter ce gâchis de temps et d’énergie au strict minimum pour mon second roman.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur mon roman, deux ans plus tôt, je ne savais pas encore dans quelle case le ranger. C’est au fur et à mesure que je travaillais sa structure que j’ai découvert qu’il s’agissait d’un thriller. Ce n’était pas mon intention originelle, je n’avais pas d’idée précise sur la question à cette époque. Mais le genre s’est imposé de lui-même.

MacGuffinFrançois Truffaut et son « maitre » Hitchcock

Je me suis alors posé de multiples questions. Qu’est-ce qu’un thriller au fond ? Qu’est-ce qui le différencie d’un polar, d’un roman d’action ou d’un roman d’aventures ? Wikipedia ne m’a pas beaucoup aidé pour répondre à cette question. J’avais besoin d’en savoir plus.

Après le premier jet de mon roman, je me suis longuement questionné sur les caractéristiques qui faisaient un « bon thriller ». Malheureusement, aucune définition précise ne caractérise précisément ce genre, enfin du moins dans la sphère littéraire française. J’ai donc dû chercher auprès des éditeurs anglo-saxons pour trouver « les règles » qui régissent un thriller et je suis tombé, un peu par hasard, sur le livre d’un éditeur américain, Shawn Coyne, dont le contenu m’a semblé plutôt intéressant. Cet éditeur a mis au point une méthode analytique qui me semble assez pertinente en fonction des différents genres littéraires. Je crois me souvenir qu’il en dénombre 12 au total (policier, romance, fantasy, action, aventure, thriller, etc).

41Y9Jyt+VAL._SX384_BO1,204,203,200_« The Story Grid: What Good Editors Know »

Probablement que les Américains ont une approche un peu plus pragmatique que nous dans le domaine littéraire ? Je crois aussi que si les maitres dans le genre thriller sont anglo-saxons, ce n’est pas un hasard. Hitchcock n’était-il pas précurseur dans ce domaine (du moins au cinéma) ? Et le fameux « Hitchbook » de François Truffaut n’est-il pas devenu une référence ?

41Wu3+UxSdL._SX376_BO1,204,203,200_Hitchcock, édition définitive

Pour revenir à cet éditeur et à son livre, je me suis appuyé sur sa méthode pour repenser le plan de mon manuscrit. Concernant le genre, j’ai appris que mon roman se classait dans la sous-catégorie « thriller financier ». Je ne savais même pas que ça existait… et que ce genre était soumis à des règles et à des conventions universelles. J’ai un doute sur l’aspect « universel » de la chose, mais n’ayant pas trouvé d’autres ressources sur la question, j’ai décidé de faire avec. Toujours selon Shawn Coyne, un thriller doit intégrer un certain nombre de scènes obligatoires et de conventions. Parmi elles, on trouve le fameux « MacGuffin » dont parlait longuement Hitchcock avec Truffaut.

J’ai donc décidé de suivre cette méthode avec plus ou moins de bonheur pour construire ma structure. Par moment, cette méthode m’a semblé un peu trop rigide, mais elle a le mérite de poser un cadre. Rien n’oblige l’auteur à la suivre avec une rigueur excessive.

Je crois que l’application de cette méthode a été bénéfique pour mon manuscrit. Quand je compare mon premier jet avec le résultat final, ça ne fait aucun doute pour moi. Le livre « fonctionne » mieux. Je suis un auteur débutant et j’avais besoin de ce cadre directif.

Ceci dit, je ne l’ai pas suivi aveuglément non plus. Je ne sais pas encore si je l’appliquerai à nouveau pour mon second roman qui est déjà en cours de gestation…