La méthode Alexandre Astier – nuit 4

Cette nuit, avant de commencer ma séance d’écriture nocturne, j’ai maté une vidéo d’Alexandre Astier. Ce type, il est un peu comme Zidane, tout le monde l’adore. Je dois avouer que je fais partie de son fan-club, surtout quand il parle d’écriture, comme dans cette vidéo.

Bon, avouons-le franchement, les huit premières minutes sont confondantes de banalité. Rien de spécial. J’ai quand même écouté mon idole jusqu’à la fin. J’ai bien fait, car sa dernière réflexion fut particulièrement édifiante. Il cite Michel Audiard :  « Je commence par écrire en faisant parler les personnages […] Il faut laisser les personnages dire le texte que vous êtes en train d’écrire. »

Par habitude, je procède différemment. Je place les dialogues de ma scène à la fin. Je les écris au dernier moment. J’imagine d’abord les mouvements dans l’espace de mes personnages et leurs ressentis. Mais cette nuit, pour la rédaction du chapitre 2, j’ai voulu tenter l’expérience inverse et commencer par les dialogues. Cette méthode Audiard/Astier est intéressante, car elle met les personnages au centre de la scène avec ce qu’ils sont et non pas avec ce qu’ils font.

Bref, cette nuit, j’ai écrit 686 mots. C’est encore loin de mon objectif de 1000 mots quotidien, mais je m’en approche. Ça commence à venir. Je monte en puissance…

Projet #dyatlov — nuit 3

Hier soir, je suis rentré tard du travail à cause d’un bug récalcitrant que je n’ai finalement pas réussi à dompter. Je lui ferai la peau aujourd’hui.

J’ai ouvert mon MacBook Air pour finaliser le chapitre 1, mais je l’ai replié aussitôt. Mon équipe de foot préférée jouait un match de championnat et j’avais déjà manqué la première mi-temps. Puis, frustré par un match insipide, je suis retourné à mon roman.

J’ai enfin terminé ce chapitre 1. Il n’est pas parfait, j’ai dû couper certains passages, en reformuler d’autres, supprimer quelques clichés. Bref, c’est un premier jet. Un brouillon. Il est temps de passer au chapitre suivant.

Hier soir, je n’ai écrit que 31 mots. Je suis encore loin de mon rythme de croisière.

Projet #dyatlov — nuit 2

Hier soir, j’ai travaillé sur le chapitre 1 pendant un peu plus d’une heure. Puis,  contrairement à mes habitudes, j’ai décidé de faire une pause pour regarder un documentaire qui revenait sur la crise des subprimes de 2008.

Très mauvaise idée. Après moins d’un quart d’heure, j’avais déjà la nausée.

Je me suis retrouvé propulsé dix ans en arrière, dans les tourmentes d’une époque que j’avais tenté d’exorciser en écrivant mon premier roman « La finance de l’ombre ». La sidération qui me saisissait alors s’est de nouveau manifesté. Aujourd’hui encore, je ne parviens pas à comprendre comment tout ceci avait été rendu possible, comment ces criminels en col blanc avaient pu agir ainsi en toute impunité. La justice n’a jamais été rendue pour les  dizaines de millions de personnes qui ont perdu leur emploi ou leur maison pendant cette crise.

Malgré mon écœurement grandissant, je dois reconnaitre que ce documentaire était intelligemment bien construit, car il mettait l’accent sur les personnages plutôt que sur le système. Une phrase parmi d’autre a retenue mon attention : « les banques ne mentent pas, ce sont les banquiers qui mentent ». C’est assez vrai. Les premiers responsables du carnage de 2008 étaient des criminels en col blanc, comme ce sale type de Lehman Brothers, le triste Richard Fuld, qui par ses agissements et ses rugissements fut l’un des principaux investigateurs de la crise. Il ne fut pas le seul, mais cet immonde personnage symbolise bien tout ce qui me désespère dans l’humanité. Dix ans plus tôt, dans l’univers de la finance, j’en ai croisé quelques-uns des salops de son gabarit. Des plus petits poissons certes, mais animés par la même cupidité nauséabonde et dépourvus de tout sens moral.

Je n’ai pas regardé le documentaire jusqu’à la fin. J’en avais assez. Je n’apprenais rien en réalité, je savais déjà tout ça. J’avais de toute façon beaucoup mieux à faire. Je me suis donc repositionné, l’estomac révulsé, devant mon ordinateur. Une autre histoire m’attendait.

Je n’ai écrit finalement que 303 mots hier soir et je me suis endormi avec un étrange gout métallique dans la bouche.

Projet #dyatlov — nuit 1

291 mots seulement pour une session de quatre heures… c’est ce qu’on appelle un démarrage en douceur. Je suis même très loin de mes 1000 mots quotidien. Mais je dois relativiser ma piètre performance, car j’ai essentiellement retravaillé un chapitre que j’avais déjà écrit lors d’un exercice préparatoire. Je me suis donc attardé à peaufiner le style et à étoffer un texte existant. Impossible d’être particulièrement productif dans ces conditions…

Objectif pour la session 2 : terminer ce chapitre puis passer au chapitre 2 qui sera un peu difficile à rédiger. J’ai une bonne vision des aspects narratifs de ma scène, mais je crois que je ne suis pas au point en ce qui concerne la partie documentation. Mais bon, pour un premier jet, ça passera…

Projet #dyatlov — nuit 0

Cette nuit, je démarre officiellement l’écriture de mon second roman qui portera comme nom de code #dyatlov. Je posterai sur ce blog l’avancement du premier jet, via Scrivener.

Ma structure initiale me permet de faire une première estimation. Le premier jet contiendra 43 chapitres et 79 000 mots environ. Mais ce n’est qu’une estimation, le projet évoluera continuellement en cours d’écriture.

J’espère pouvoir tenir le rythme de 1000 mots par jour.

Une forêt dans l’Oural

Steppes de Sibérie, 1959.

L’espace. Une magnifique voûte céleste, tantôt grise, tantôt blanche, surplombant des volumes verdâtres et immenses. Au Nord, la silhouette du mont Ortoten se devinait derrière un filtre de vapeur argenté. Plus proche, la taïga, sombre et menaçante, semblait se resserrer sur elle-même.

Le groupe de randonneurs progressait avec précaution dans la steppe sauvage parmi ses herbes coupantes et élastiques. Après plus d’une heure de marche, ils avaient quitté le lit rassurant de la rivière Lozva et ils s’enfonçaient dans la taïga où les arbres paraissaient moins chétifs. Bien au contraire, ils augmentaient en nombre et en épaisseur.

Nikolaï, comme à son habitude, fermait péniblement la marche. C’était le moins sportif des neuf étudiants. Ce n’était que son deuxième trek. Mais Igor l’avait accepté dans le groupe car mieux que quiconque, il connaissait la steppe. On disait que son père était un ancien communiste français, jeté dans un Goulag au temps des purges staliniennes. Nikolaï serait né dans ce camp de prisonniers. Il aurait passé toute son enfance dans ces contrées désolées avant de rejoindre l’Institut Polytechnique de l’Oural. Il connaissait par cœur toutes les légendes des Mansis, ce peuple nomade qui vivait de la chasse ou de l’élevage des rennes. Il avait passé vingt-deux hivers auprès d’eux, à écouter leurs chamanes chanter au son de la guimbarde sibérienne, à s’effrayer des contes de leurs dieux ouraliens, dans lesquels les humains, les animaux, les végétaux — et même les objets — devisaient d’égal à égal, et d’une même sagesse ancestrale.

Nikolaï pressa le pas pour rattraper la tête du groupe.

– Igor, attends-moi !

Le chef de groupe se retourna. Il ordonna aussitôt une halte.

– On est trop au nord, dit Nikolaï.

– Je sais, mais il faut atteindre le mont Ortoten avant la tombée de la nuit. Il est tard. On va devoir couper par la forêt.

– Ce n’est pas l’itinéraire prévu. J’avais bien précisé ce matin qu’il fallait suivre le cours de la Lozva. C’est ce qu’on avait décidé ensemble.

– Ne t’inquiète pas. On s’adapte juste aux circonstances.

– C’est trop dangereux. Il ne faut pas s’écarter de l’itinéraire… bientôt, on aura perdu tout repère visuel…

– On marche tout droit, répliqua Igor. On traverse la forêt et on bivouaque ce soir sur Ortoten.

Marcher tout droit… c’était donc là le plan ? « Tout… droit… » comme s’il s’agissait d’une simple route de campagne ? Mais il n’en était rien. Dans l’obscurité de la forêt, il n’y a plus de « tout… droit… », il n’y a plus de Nord, ni de Sud, ni d’Ouest, ni d’Est. Les directions n’existent plus. C’est le territoire des loups, des ours et des champignons, des créatures vivantes qui se dirigent à l’odeur et au bruit. Même en marchant pendant des milliers de kilomètres, on ne ressortait pas de la forêt. Jamais. Ses épaisseurs ténébreuses se chargeaient de tout faire disparaitre dans l’humus, entre les sapins recouverts de mousse fétide et les arbres millénaires tombés de leur belle mort et qui prendraient encore quelques autres millénaires à pourrir. Ici, tout finissait par se transformer en compost. C’était le territoire des bêtes qui grouillent dans le sol noir, des larves qui se meuvent sous l’écorce odorante, des champignons qui rendent fous les chamanes. Ce n’était pas un monde fait pour les hommes. C’était la taïga.

– On a une boussole. Impossible de se perdre, surenchérit Igor.

– C’est de la folie…

Oui, c’était une folie de pénétrer dans cette forêt. Dans les profondeurs du territoire de l’innommable. Celui dont on ne prononçait jamais le nom. Pourquoi prendre le risque de mettre de nouveau la lune en colère ? Elle avait déjà été furieuse, la lune. Elle n’aimait pas qu’on se moque d’elle, la lune. Elle était impulsive, la lune. Elle rugissait, elle descendait dans la taïga, dans l’espace entre les deux mondes et puis elle cherchait, la lune. Et elle trouvait, la lune. Et elle dévorait les enfants, la lune. Et elle prenait différentes formes, la lune. Seule la lune savait qui était Kul’otyr, la divinité des profondeurs, qui savait réveiller les menkvs et ses forces obscures.

– C’est de la folie, répéta Nikolaï.

Igor répondit par un sourire. Il décida d’abréger la pause et le groupe reprit sa marche en avant. Seul Nikolaï demeurait immobile. Il ne se releva pas avec eux. Il observait ses compagnons s’enfoncer dans les ténèbres. Mais comment leur faire comprendre, à ces Soviétiques, qu’ici les arbres devaient se cacher devant le passage de Kul’otyr ? Comment leur faire comprendre, à ces jeunes étudiants sans croyance, que même les pierres moussues de la forêt se prosternaient devant l’innommable ?  Ils ne comprendraient pas… ils finiraient par se moquer de lui et de ses superstitions chamaniques. À cette époque, rien n’était plus inconscient qu’une âme soviétique dans les forêts de l’Oural. Rien…

Il finit par reprendre la route, esseulé, le long de la rivière, à la lisière de la forêt, pestant contre ces étudiants inconscients et méprisants, comme tous les Moscovites de leur espèce, qui ne respectaient rien, ni les légendes, ni les mythes. Ni les peurs.

Sommeil paralysé

2 février 2009.

Il ouvrit le coffret en bois de cèdre. Le parfum des feuilles de havane se dissipa. Il choisit avec précaution une vitole courte, un module robusto, qu’il huma aussitôt. Entre ses doigts, le cigare semblait bien conservé, souple en surface et ferme dans sa tripe. Il coupa sa tête avec sa double lame chromée. Puis, il sortit sur le perron de son chalet qui émergeait à la lisière d’une petite forêt. La neige épaisse masquait le relief le plus proche, mais à quelques kilomètres de là, il pouvait contempler les contours du massif alpin. Sa fidèle chienne Alma patientait sous un banc rugueux. Elle appuyait déjà son museau contre sa cuisse tandis que son briquet toastait le pied de son Montecristo. Dès la première bouffée, il se laissa infuser par les saveurs de jeunes bois et de cacao. Il cala son dos sur le dossier du banc et il ferma les yeux pour se concentrer sur le documentaire qu’il venait de visionner sur YouTube et qui relatait une vieille affaire de disparition en Sibérie.
Les effets de sa vitole s’intensifiaient. De sa main gauche, il caressait la fourrure de son husky. Alma vrombissait de plaisirs sous ses doigts. De sa main droite, il pinçait son Montecristo dont il tirait, avec une régularité de métronome, des volutes de fumée bleutées. Le module se laissait consumer avec une bienveillante docilité. L’obscurité s’étendait tout autour de lui. Son esprit se focalisa de nouveau sur l’affaire. Les visages monochromes de ces neuf Soviétiques disparus s’imprimaient encore dans ses pensées. Mais quelle tragédie les avait donc frappées, en plein hiver de l’année 1959, sur le flanc de cette montagne ? Il avait remarqué que l’un d’eux portait le même patronyme que le sien. Un nom aux consonances étrangement françaises. Ce détail l’avait troublé.
La nicotine poursuivit son œuvre d’engourdissement naturel. Il lutta quelques instants pour conserver les yeux ouverts. En vain. Son bassin glissa de quelques centimètres en avant et sa tête bascula dans la direction opposée. Sa main, celle qui tenait son cigare, retomba le long de son corps.

Le songe qui suivit lui donna l’occasion d’être l’unique témoin d’une tragédie d’un autre siècle. Il pouvait même deviner les neuf silhouettes qui dévalaient avec difficultés le flanc d’une montagne. Ils étaient à peine vêtu, sans skis, ni raquettes et la neige était profonde. Nikolaï Vladimirovich Thibeaux cavalait en tête du groupe. Quelques instants plus tôt, en plein blizzard sibérien, ils avaient éventré l’intérieur de leur tente pour échapper à la menace. Ils fuyaient à présent leur bivouac comme des possédés. Les cinq premiers étaient rapidement tombés. Ils n’étaient plus que quatre. Nikolaï était le seul à avoir pu conserver ses bottes. Les autres se précipitaient pieds nus et en sous-vêtements dans la poudreuse. Il entendit Lyudmila Alexandronova Dubinina hurler dans son dos. Il ne se retourna pas. Au loin, dans la nuit sans étoile, il pouvait percevoir la faible lueur d’une lampe, à la lisière d’une petite forêt. Il s’élança dans sa direction. Les cris de Lyuda cessèrent. Le silence. Seul le son de ses propres pas martelait frénétiquement la neige glacée. Il comprit qu’il était le dernier.
Dans sa course effrénée, une de ses bottes resta plantée dans la neige, mais il progressait toujours en direction de la lueur qui avait grossi. Autour d’elle, il découvrit la silhouette d’une cabane en bois, assez large, faite de gros rondins d’arbres qu’il ne connaissait pas. Sur le perron, il pouvait apercevoir un homme et un chien gris tous deux endormis sur un banc. Il cria pour demander de l’aide. Le chien releva la tête. Il cria de nouveau. C’est alors que son corps se propulsa subitement en avant. Puis une masse s’écrasa sur sa colonne et sa nuque. Il lutta dans la neige. La force était incommensurable. Il sentit son crâne se réduire et comprimer son cerveau. Dans le crépitement des craquements d’os, il aperçut une dernière fois l’homme assoupi. La main droite du dormeur rougeoyait.

La brulure le réveilla. Le cigare consumé avait atteint l’épiderme de sa peau avant de glisser sur le plancher. Il parvenait à ouvrir les yeux, mais le reste de son corps demeurait paralysé. Ça recommençait. Le réveil l’avait encore piégé en plein cauchemar. Il pouvait ressentir l’air qui vibrait autour de lui mais seuls ses muscles oculaires demeuraient mobiles. Juste devant lui, à quelques pas seulement, il devina les contours d’une menace indéfinissable et oppressante. Alma gronda un court instant avant de s’enfuir. La présence semblait s’activer en silence sur un pauvre corps dépourvu de tête. Puis, elle s’immobilisa et pivota dans sa direction.

Il n’eut pas le temps de crier.