L’ironie dramatique diffuse (pour les nuls)

Il existe un contrat implicite entre le lecteur et l’écrivain. Ce dernier doit toujours se reposer sur l’idée que la personne qui lit son livre soit suffisamment sensible et intelligente pour appréhender les subtilités de son récit. C’est même un principe de base : toujours faire confiance en son lecteur. Ne jamais surexpliquer son texte. Ce « deal » permet à l’écrivain de développer des concepts de dramaturgies efficaces, comme l’ironie dramatique.

Et pourtant, il semblerait que certains éditeurs soient complètement imperméables à ces techniques pourtant basiques. Cela peut paraitre surprenant, mais je l’ai expérimenté au moins une fois lors de la diffusion de mon manuscrit. En effet, un éditeur dont je ne divulguerai pas le nom (par pure bienveillance) m’a notifié la raison pour laquelle il ne publierait pas mon texte. Il semblerait que cet éditeur soit passé complètement à côté d’un effet que j’ai minutieusement mis en place dans la première partie de mon roman : l’art de l’ironie dramatique « diffuse ». Je m’explique.

Mais commençons par définir ce qu’est « l’ironie dramatique ». Ce concept existe depuis la nuit des temps. Les plus anciens dramaturges grecs l’utilisaient déjà. C’est une notion tellement bien inscrite dans le mode narratif qu’elle est utilisée intuitivement par tous les écrivains et scénaristes dignes de ce nom. Elle repose sur l’idée de divulguer une information importante uniquement au lecteur, mais pas aux protagonistes d’une scène. 

Vous l’avez sans doute compris, je suis un grand admirateur du « maitre »

Hitchcock l’expliquait mieux que quiconque lors de ses entretiens avec Truffaut. Pour illustrer son propos, il proposait l’exemple suivant : imaginez une scène avec une bombe programmée pour exploser à une heure précise, dissimulée sous une table, avec des personnes autour. Le spectateur a connaissance de l’existence de cette bombe, mais pas les personnages. C’est simple et efficace. En alternant des plans entre la bombe sous la table, les personnages et une horloge murale, le réalisateur habile créera un effet de suspense très saisissant. Ce principe d’ironie dramatique fut remarquablement bien exploité par le maitre du suspense dans son film « Sabotage » :

« Sabotage » (réalisé par Alfred Hitchcock, scénario de Charles Bennett et Alma Reville d’après Joseph Conrad, 1936)

Dans le film « Walkyrie », le réalisateur a imaginé une variante admirable, d’autant plus réaliste qu’elle repose sur un événement historique : l’attentat manqué contre Hitler en 1944 (admirez comment les personnages « jouent » avec la sacoche sous la table)

« Walkyrie » (réalisé par Bryan Singer, scénario de Christopher McQuarrie et Nathan Alexander, 2008)

L’ironie dramatique « diffuse » repose sur le même principe, mais est un peu plus subtile. Yves Lavandier, un dramaturge français, l’explique avec une scène du film « Les dents de la mer ». L’intrigue de ce film repose sur la traque d’un requin tueur qui sévit aux alentours d’une petite ile proche des États-Unis. Dans la première partie du film, un groupe de pécheur réussit à tuer le « monstre » aquatique et expose fièrement son cadavre devant les photographes de presse. Tout le monde se réjouit, même les principaux protagonistes.

Mais le spectateur sait, intuitivement, que le requin tué ne peut pas être la bête tueuse. Comment ? Tout simplement parce que le film n’a démarré que depuis 35 minutes et que l’enjeu final ne peut avoir une résolution aussi rapide. Le spectateur comprend, inconsciemment, que le film est loin d’être terminé, contrairement aux personnages du film qui n’ont pas de repères temporels. C’est ce qu’Yves Lavandier nomme pertinemment l’ironie dramatique « diffuse » :

Yves Lavandier explique le principe d’ironie dramatique « diffuse »

Je ne connaissais pas le nom de cette technique lorsque je l’ai mis en place dans la première partie de mon roman, mais j’avais conscience de son existence. Je présentais donc un enjeu, un conflit et une fausse résolution assez rapide. Cet effet a pour but d’augmenter le suspense qui repose sur l’ironie dramatique « diffuse ». Le lecteur intelligent (celui dont le quotient intellectuel est raisonnablement plus élevé que celui d’un batracien) sait pertinemment que cette fausse résolution proposée ne peut pas être la résolution finale. Comment le sait-il ? Tout simplement par le fait qu’il n’a lu que 30 des 350 pages qui constituent mon roman.

Et pourtant, étonnamment, un éditeur a refusé mon histoire, car il estimait que le conflit que je proposais trouvait sa résolution trop rapidement. J’ai encore du mal à comprendre comment un éditeur digne de ce nom est capable d’émettre une telle absurdité. C’est tout simplement inconcevable de bêtise. Très probablement, cet éditeur n’a pas lu mon manuscrit dans son intégralité, sinon il n’aurait pas justifié son refus par une telle stupidité. S’il ne l’a pas lu complètement, c’est pour une autre raison, mais certainement pas pour celle invoquée, à moins que cet éditeur soit complètement dépourvu d’intelligence narrative. Ou bien nagerait-il dans un océan de mauvaise foi ? Je n’ose imaginer que la première option soit la bonne…

Bref, cette mésaventure sans conséquence m’a fait réfléchir sur un élément : un roman publié par un éditeur ne constitue pas en lui seul un gage de qualité. Il suffit de lire les œuvres de certains auteurs publiés aujourd’hui pour s’en rendre compte. En résumé, il faut toujours faire confiance en l’intelligence de vos lecteurs, mais pas systématiquement en celle de certains professionnels de l’édition…